Mais on savait aussi que ce texte allait faire jurisprudence, qu’une voie était ouverte. Et je dis aux collègues des autres territoires : battons-nous ensemble, et nous arriverons à des résultats plus génériques, qui concerneront l’ensemble de nos territoires. Pour autant, on n’aura pas réglé tous les problèmes, mon collègue Davy Rimane l’a bien dit tout à l’heure. Ce type de texte ne peut se contenter de n’avoir qu’une portée symbolique ni relever de la seule contrition, ce n’est pas ce que nous demandons. Nous demandons tout simplement que les choses soient bien faites, c’est-à-dire dans le respect de l’être humain car nous sommes des êtres humains, et il faut le réaffirmer même en 2026, comme le montre la question de la restitution des terres. Estimez-vous croyable que les peuples autochtones doivent se battre en Guyane pour obtenir un mètre carré de leurs terres ancestrales ? C’est pourtant bien de cela qu’il s’agit. Il a fallu 40 000 personnes dans les rues, sur place, pour qu’on obtienne les accords de Guyane, publiés au par lequel l’État s’engageait à restituer 400 000 hectares aux peuples autochtones… Au moment où je vous parle, pas un mètre carré n’a été restitué. Il ne s’agit pas de leur part d’une revendication de circonstance, elle a toujours existé : ils sont chez eux, ils ont le droit de réclamer leurs droits, et la France a un énorme travail à faire sur elle-même pour régler tous ces problèmes. Pas uniquement, on le voit, en matière de restitution des restes humains. Je veux réparer un oubli : je ne sais pas si la sénatrice de Guyane, Marie-Laure Phinéra-Horth, est dans les tribunes, mais je tiens à rappeler que, lors de l’examen du texte sur la restitution par la France de restes humains provenant de pays étrangers, elle s’était montrée vigilante en disant : « Et nous ? » Et c’est grâce à elle, entre autres, qu’un article 2 avait été introduit demandant un rapport sur la restitution aux collectivités d’outre-mer, d’où a découlé la proposition de loi déposée par Christophe Marion, J’aurais également envie d’évoquer Mme Catherine Morin-Desailly – je crois qu’elle est présente, mais je ne la vois pas – parce qu’elle est l’auteure de la présente proposition de loi. Elle a fait un gros travail quand elle a compris à un moment donné, elle aussi, qu’il fallait passer par une loi d’espèce pour accélérer le processus législatif. Je terminerai en répétant ici ce que j’ai dit en commission. Même si c’est très rare, on voit que, quand la volonté politique est là, les choses peuvent aller très vite. Vous êtes arrivée, madame la ministre et vous m’avez dit que le problème allait être réglé ; votre collaboratrice m’a appelé pour m’informer que vous alliez faire une annonce et, en une semaine, tout s’est accéléré à une vitesse incroyable. Alors, quand je vois que, pour certains textes concernant nos pays dits d’outre-mer, il faut attendre parfois plusieurs législatures pour qu’ils arrivent enfin au terme de leur parcours législatif bien qu’ils n’aient parfois qu’une portée symbolique, cela m’insupporte ! Je ne vous livrerai pas le fond de ma pensée, vous connaissez mes positions, mais faites votre propre révolution, s’il vous plaît.
…en Polynésie, dans l’océan Indien, en Nouvelle-Calédonie-Kanaky, peut-être aussi à Wallis-et-Futuna. Je voudrais attirer votre attention sur un point, celui de la transparence. Madame la ministre de la culture, on sait que pas moins de 23 000 restes humains se trouvent au musée de l’Homme – imaginez combien il peut y en avoir dans toutes les collections de France. C’est un vrai sujet, qui ne doit pas rester le jouet du hasard. Corinne Toka-Devilliers a repris un combat commencé trente ans auparavant. Certains se sont résignés ; c’est quelqu’un d’extrêmement combatif, qui ne lâche rien. Mais comme d’autres avant elle, elle a connu des moments de résignation. Quand elle pleurait, elle ne pleurait pas sur son sort, mais pour les membres de sa famille, pour les autres familles concernées, pour les Arawaks – elle est kali’na –, pour toutes les communautés autochtones, notamment en Guyane. Comme cela a déjà été dit, nos communautés transcendent les frontières fixées par les États : des Kali’nas et des Arawaks vivent au Suriname. Pour être honnête, je suis très sceptique quant à la capacité de la France à s’affranchir de son passé et de toute cette histoire très dure et dramatique. J’espère que les recommandations émises par Christophe Marion trouveront rapidement une traduction législative. Il a exprimé sa frustration. Corinne Toka-Devilliers, les autres personnes impliquées dans ce combat et moi-même avons milité en faveur de cette loi d’espèce une fois les restes identifiés, car nous savions que le chemin vers une loi-cadre serait plus tortueux.
Je remercie les yopotos présents aujourd’hui dans les tribunes du public ainsi que Corinne Toka-Devilliers et toute la population guyanaise. Chers collègues, c’est un moment très important pour nous, peuples de Guyane, mais aussi pour tous les peuples concernés, aux Antilles,…
Avant toute chose, je souhaite saluer la délégation guyanaise présente dans les tribunes de notre assemblée. Je salue évidemment Mme Corinne Toka-Devilliers, présidente de l’association Moliko Alet+Po, les élus de Guyane qui ont fait le déplacement, dont le président de la collectivité territoriale et le maire d’Iracoubo, les autorités coutumières, les Tukusi ainsi que l’ensemble des personnes qui mènent ce combat depuis de nombreuses années, avec constance et détermination. Leur présence nous rappelle que, derrière ce texte, il y a bien plus qu’une procédure législative : il y a une mémoire ; il y a une histoire ; il y a des ancêtres qui attendent depuis cent trente-quatre ans de retrouver leur terre. Ce jour est particulier : c’est un jour que beaucoup pensaient ne jamais voir arriver ; c’est un jour où l’histoire, la mémoire et la justice se rencontrent enfin. Je crois profondément que nous ne sommes pas seuls dans cet hémicycle ; je crois que Miacapo, Emo Marital, Pékapé, Ibipio, Couani, Mayaré, Malé, Gaseï sont présents avec nous. Pendant cent trente-quatre ans, ces femmes et ces hommes ont été enfermés dans d’autres appellations : « spécimens », « collections », « restes humains ». Pendant cent trente-quatre ans, ils ont été privés de ce qui constitue pourtant le premier marqueur de notre humanité, à savoir notre identité. Aujourd’hui, nous les appelons de nouveau par leur nom, et c’est déjà une forme de justice. En effet, l’effacement commence toujours de la même manière : on retire un nom, puis une histoire, enfin une mémoire. C’est précisément le refus de cet effacement qui nous réunit aujourd’hui. Lorsque ces Kali’nas et Arawaks embarquent à bord du paquebot en février 1892, ils ignorent qu’ils s’apprêtent à vivre l’une des pages les plus sombres de l’histoire coloniale française. Conduits à Paris pour être exposés au Jardin d’acclimatation, puis exhibés à Bruxelles, Berlin et Dresde, ils sont observés, mesurés, photographiés et étudiés, au nom des théories raciales de l’époque. Derrière le divertissement populaire se cachait une prétention dite scientifique : celle de classer les êtres humains, d’établir des hiérarchies entre les peuples et de justifier ainsi la domination coloniale. Cette histoire n’est pas seulement celle des « zoos humains ». Elle est celle d’une époque où l’on considérait que certains peuples pouvaient être arrachés à leur terre, déplacés, montrés au public et étudiés, parce qu’ils étaient supposés appartenir à des civilisations inférieures. Elle est celle d’une idéologie coloniale fondée sur la négation de l’humanité de l’autre – une idéologie qui a permis de considérer qu’un être humain pouvait devenir un objet d’étude, qu’un corps pouvait être conservé dans une collection et qu’un ancêtre pouvait être privé de sépulture pendant plus d’un siècle. Les violences coloniales, les maladies importées, les déplacements forcés et la dépossession des terres ont profondément marqué les peuples autochtones des Amériques. Pourtant, les Kali’nas et les Arawaks ont refusé de disparaître. Ils ont conservé leurs langues, leurs chants, leurs traditions, leur mémoire. Leur présence aujourd’hui constitue déjà une forme de résistance. Car chez les Kali’nas comme chez les Arawaks, les ancêtres ne quittent jamais totalement les vivants : ils continuent d’habiter la mémoire collective et de vivre dans les récits transmis aux enfants, dans les cérémonies et dans les traditions spirituelles. C’est pourquoi l’absence de sépulture et l’éloignement de la terre ancestrale ne sont pas de simples détails : ils constituent une blessure profonde. Pour les peuples autochtones, le lien à la terre n’est pas seulement matériel : il est aussi spirituel et culturel. La terre est le lieu où reposent les ancêtres, où se transmettent les savoirs et où se perpétue la mémoire collective. Cette préoccupation demeure d’ailleurs profondément actuelle en Guyane. Alors même que l’accord de Guyane prévoit la restitution de près de 400 000 hectares aux peuples autochtones, aucune restitution n’a été menée à bien à ce jour. Ce constat nous rappelle que la reconnaissance des peuples autochtones ne peut se limiter aux discours : elle doit aussi se traduire par des actes. Cette proposition de loi traite d’une question qui n’est pas seulement patrimoniale ou juridique, mais bien profondément humaine. Depuis cent trente-quatre ans, les femmes et les hommes dont nous parlons attendent de rentrer chez eux. Plusieurs générations se sont succédé dans l’attente de ce retour. J’ai une pensée particulière pour Mme Corinne Toka-Devilliers. Sans son engagement, sans sa détermination et sans les années de travail qu’elle a consacrées à cette quête, nous ne serions probablement pas réunis aujourd’hui. Elle a refusé l’oubli, refusé que ces femmes et ces hommes demeurent de simples numéros d’inventaire ; elle leur aura rendu leur histoire, leur nom, leur dignité. Notre discussion marque l’aboutissement d’un long parcours législatif. Je remercie Mme la sénatrice Catherine Morin-Desailly, auteure du texte, ainsi que les sénateurs Max Brisson et Pierre Ouzoulias. Je salue également l’engagement des élus de Guyane, des autorités coutumières, des associations et de toutes celles et tous ceux qui ont permis que cette demande de justice soit enfin entendue. Néanmoins, nous devons avoir l’honnêteté de dire que cette restitution n’est pas un aboutissement. Elle est bien plutôt un commencement et je vous remercie, madame la ministre, d’avoir indiqué que vous étiez favorable au texte de notre collègue Christophe Marion. Car les Kali’nas et les Arawaks ne sont malheureusement pas les seuls concernés. À La Réunion, en Kanaky, en Polynésie, en Guyane et dans d’autres pays dits d’outre-mer, des communautés mènent encore des démarches similaires afin de retrouver leurs ancêtres, leurs restes humains ou des éléments essentiels de leur patrimoine culturel. Je pense notamment aux Réunionnais, dont le combat montre que cette question dépasse largement le seul cas guyanais. C’est pourquoi l’adoption de ce texte doit ouvrir la voie à une réflexion approfondie au sujet d’une loi-cadre relative à la restitution des restes humains et des biens culturels. Cette loi fixerait des principes clairs et éviterait aux peuples concernés d’avoir à s’engager, à chaque demande, dans un long parcours législatif pour récupérer leurs ancêtres. Derrière chaque restitution, il y a avant tout une histoire humaine. Cette proposition de loi parle des Kali’nas et des Arawaks, mais elle nous oblige tous à répondre à une question simple : qu’aurions-nous ressenti si les dépouilles de nos propres ancêtres avaient été conservées pendant cent trente-quatre ans à des milliers de kilomètres de chez eux ? Peut-être est-ce là le sens de ce texte : il s’agit de faire preuve non seulement de justice, mais aussi d’humanité. Dans quelques mois, lorsque le sanpula résonnera en Guyane, ce sera pour célébrer non seulement le retour de huit ancêtres, mais encore la victoire de la mémoire sur l’oubli, de la dignité sur l’effacement, de l’humanité sur les logiques qui avaient réduit ces femmes et ces hommes à de simples objets d’exposition. Les enfants seront là, les anciens seront là, les familles seront là, les communautés seront là. Enfin, après cent trente-quatre ans d’attente, les ancêtres rentreront à la maison ! Viendra alors l’apaisement des mémoires et des familles et, selon les croyances des peuples autochtones, celui des âmes de celles et ceux qui n’ont jamais pu reposer parmi les leurs. Mes chers collègues, il ne nous est pas souvent donné de réparer une injustice vieille de plus d’un siècle. Aujourd’hui, nous en avons la possibilité. Ne manquons pas ce rendez-vous avec l’histoire, car cent trente-quatre ans, c’est déjà beaucoup trop long ! Pour toutes ces raisons, je vous invite à adopter définitivement cette proposition de loi. Il est grand temps de permettre à Miacapo, Emo Marital, Pékapé, Ibipio, Couani, Mayaré, Malé et Gaseï de retrouver la terre de Guyane après ce long exil forcé.
Je sais que je n’ai pas le droit de le faire en tant que député, mais on ne peut plus croire aucun gouvernement ! Chaque fois, on en est resté au stade des promesses. Je vous l’ai dit en commission, et ne l’oubliez jamais : pendant que je vous parle, des Guyanais meurent – des jeunes, des adultes, des personnes âgées –, et c’est de votre responsabilité.
Or elle ne le fait pas. Nos pays, en particulier la Guyane, constituent votre droit à polluer – ne l’oubliez jamais ! Lorsque le collègue Davy Rimane a parlé tout à l’heure, il n’a pas agité une menace. Vous allez créer des troubles à l’ordre public. En effet, la démocratie représentative s’est exprimée ; l’ensemble de la classe politique guyanaise et l’ensemble des acteurs socioprofessionnels guyanais vous ont adressé une demande, Dès lors que vous la rejetez de cette façon, vous imprimez une autre trajectoire à la prise de parole et aux formes d’expression. N’oubliez jamais cela ! En tant que député de la Guyane, compte tenu de ce qu’a été tout mon parcours politique, je le dis ici solennellement : j’appelle les Guyanais à la désobéissance civile.
Ce n’est pas un abandon des territoires d’outre-mer, c’est une continuation des rapports coloniaux. D’une façon paternaliste, on nous dit ce qui est bon et ce qui n’est pas bon pour nous.