Mesdames, Messieurs,
Depuis la nuit des temps, lâentraide lors de la moisson et des vendanges ou le fait de confier en commun les troupeaux Ă un berger ont façonnĂ© les formes de coopĂ©ration paysanne. Ainsi, au XIIIe siĂšcle, dans lâEst de la France, face Ă la nĂ©cessitĂ© de travailler une grande quantitĂ© de lait, de vĂ©ritables sociĂ©tĂ©s voient le jour avec les « fructeries » (fruitiĂšres) Ă ComtĂ©, permettant aux fermiers de faire « fructifier » leurs apports individuels. Mais câest Ă partir du XIXe siĂšcle que les collectifs agricoles se dĂ©veloppent dans leur forme contemporaine avec des rĂ©alisations concrĂštes inspirĂ©es des thĂ©ories sociales de penseurs comme ClaudeâHenri de Rouvroy de SaintâSimon, Robert Owen, Charles Fourier ou encore PierreâJoseph Proudhon. Le modĂšle rĂ©volutionnaire de la coopĂ©rative anglaise dite des « Ăquitables pionniers de Rochdale » inaugure les principes fondamentaux dâ« un homme une voix », de la « porte ouverte », de la rĂ©partition des bĂ©nĂ©fices entre les membres et de la rĂ©munĂ©ration limitĂ©e du capital.
LâaprĂšsâguerre a marquĂ© un tournant dans le dĂ©veloppement agricole français avec lâapparition de lâagriculture de groupe comme modĂšle de production et laboratoire dâinnovation sociale et technique, permettant de repousser les limites du schĂ©ma traditionnel de lâexploitation familiale. Dans la continuitĂ© du mouvement syndical inspirĂ© dâun christianisme social incarnĂ© par la Jeunesse agricole catholique (JAC) et portĂ© par des responsables politiques tels que Tanguy Prigent et Edgar Pisani, les agriculteurs multiplient les formes dâassociation, via des groupes de vulgarisation et de dĂ©veloppement, tels que les centres dâĂ©tudes techniques agricoles. Soutenus par la puissance publique, ces collectifs visent un progrĂšs technique fondĂ© sur des valeurs dâentraide et de solidaritĂ©.
Le « groupe » devient alors un outil majeur de la relance Ă©conomique dans le monde agricole, oĂč les coopĂ©ratives dâutilisation de matĂ©riel agricole (CUMA) constituent un vecteur important de la mĂ©canisation. La crĂ©ation des groupements agricoles dâexploitation en commun (GAEC) en 1962 ouvre la porte Ă une agriculture sociĂ©taire, qui nâest plus exclusivement fondĂ©e sur la famille. Dans les annĂ©es qui suivent le mouvement de mai 1968, des initiatives collectives renouvellent les formes dâassociation et accompagnent le « retour Ă la terre » de nombreux jeunes urbains qui sâinstallent dans des zones rurales menacĂ©es de dĂ©sertification, notamment dans le sud de la France.
En ce dĂ©but de XXIe siĂšcle, lâĂ©mergence conjointe de nouveaux moyens de communication, de nouvelles logiques Ă©conomiques (circuits de proximitĂ©, Ă©nergies renouvelables et dĂ©centralisĂ©esâŠ) comme de nouvelles formes dâentrepreneuriat ouvrent dâautres perspectives pour lâagriculture de groupe.
La transition vers lâagroĂ©cologie demande au milieu paysan des compĂ©tences multiples et complexes. Plus que jamais, les agriculteurs ne peuvent ĂȘtre rĂ©duits Ă des extracteurs de matiĂšres premiĂšres ou de simples opĂ©rateurs dâune filiĂšre. RĂ©pondre aux attentes sociales en matiĂšre de qualitĂ© des produits, dâemploi, de relocalisation de lâalimentation, rĂ©pondre aux dĂ©fis du changement climatique et de la protection de lâenvironnement, conduit Ă une profonde transformation des mĂ©tiers de lâagriculture.
Lâagriculture de groupe concerne plus de la moitiĂ© des agriculteurs en France. Elle a Ă©tĂ© plĂ©biscitĂ©e en 2017 lors des Ătats GĂ©nĂ©raux de lâAlimentation, notamment dans le cadre de lâatelier « PrĂ©parer lâavenir : quels investissements, quel accompagnement technique, quelle recherche pour une plus grande performance environnementale, sanitaire, sociale et Ă©conomique » (Atelier 14), dont la synthĂšse finale mentionnait : « Sur lâamont agricole, la mise en mouvement collective sera dĂ©terminante. Celleâci nĂ©cessite que les groupements dâagriculteurs puissent bĂ©nĂ©ficier dâanimateurs formĂ©s, dĂ©diĂ©s et indĂ©pendants, et quâil y ait une reconnaissance du transfert de savoirs entre agriculteurs ». Lâatelier « RĂ©ussir la transition Ă©cologique et solidaire de lâagriculture en promouvant une alimentation durable » (Atelier 11) recommandait de miser sur lâagriculture de groupe : « Parce quâon est plus forts, plus rĂ©silients ensemble, parce que le collectif permet des Ă©conomies dâĂ©chelle partagĂ©es, des expĂ©rimentations mutualisĂ©es, une diffusion et une confrontation des savoirs, autour dâun projet commun, le groupe doit ĂȘtre favorisĂ© par toutes les politiques publiques de soutien Ă la transition agricole ».
Les Ătats gĂ©nĂ©raux ont ainsi permis de redĂ©couvrir Ă quel point les collectifs territoriaux ont Ă©tĂ© des moteurs de lâagriculture comme source dâintĂ©gration de nouveaux entrepreneurs, dâinnovation dans lâagriculture et dans la recherche participative.
Lâambition nationale affichĂ©e de promouvoir des choix alimentaires respectueux de la santĂ© et de lâenvironnement doit sâappuyer sur des collectifs agricoles qui sâengagent largement dans la modification ou la consolidation de leurs pratiques en visant une performance Ă©conomique, environnementale et sociale. Reposant sur les principes de lâĂ©ducation populaire, lâĂ©change entre pairs et la solidaritĂ©, lâagriculture de groupe peut jouer un rĂŽle dĂ©terminant et complĂ©mentaire de lâaction des chambres dâagriculture et du mouvement coopĂ©ratif. Parce quâelle contribue Ă amĂ©liorer le revenu des agriculteurs et constitue autant de tiersâlieux dâinnovation, elle mĂ©rite dâĂȘtre davantage accompagnĂ©e. Elle doit dâabord ĂȘtre mieux reconnue et dĂ©finie.
Ă lâissue des Ătats gĂ©nĂ©raux de lâalimentation et dans le cadre dâun dialogue de qualitĂ© avec les fĂ©dĂ©rations nationales concernĂ©es (rĂ©seau CIVAM, FNCUMA, FNGEDA, GAEC & SOCIĂTĂSâŠ), le groupe Socialistes et apparentĂ©s a en ce sens dĂ©posĂ© et fait adopter un amendement sur la promotion de lâagriculture de groupe dans le texte dĂ©finitif du projet de loi pour lâĂ©quilibre des relations commerciales dans le secteur agricole et alimentaire et une alimentation saine, durable et accessible Ă tous (article 21).
Le Conseil constitutionnel a cependant censurĂ© cet article, comme 22 autres, en application de sa jurisprudence constante et sans se prononcer sur le fond de la mesure, au motif quâil avait Ă©tĂ© introduit par amendement en premiĂšre lecture sans prĂ©senter de lien, mĂȘme indirect, avec le projet de loi initial.
RĂ©tablir lâesprit du vote des assemblĂ©es est donc lâobjet de cette proposition de loi, qui sâappuie sur lâarticle L. 1 du code rural et de la pĂȘche maritime, qui expose, au titre des finalitĂ©s de la politique en faveur de lâagriculture et de lâalimentation, « de contribuer Ă lâorganisation collective des acteurs ».
Lâarticle unique propose, en lâinscrivant dans le code rural et de la pĂȘche maritime, de dĂ©finir lâagriculture de groupe, constituĂ©e de collectifs composĂ©s dâune majoritĂ© dâagriculteurs, lesquels ont pour vocation la mise en commun de façon continue et structurĂ©e de connaissances ainsi que de ressources humaines et matĂ©rielles. Cet article fait rĂ©fĂ©rence Ă la personne morale des collectifs agricoles, ce qui permet de renforcer la pĂ©rennitĂ© et la structuration du projet portĂ© par les adhĂ©rents du collectif, de rĂ©guler les fonctionnements entre agriculteurs parties prenantes du groupe par des rĂšgles juridiquement Ă©tablies et dâidentifier, rendre visible et prioriser les collectifs concernĂ©s au sein des politiques publiques.
Cette proposition de loi donne Ă lâagriculture de groupe des principes clairs afin quâelle ne soit pas banalisĂ©e sur les plans budgĂ©taire, rĂ©glementaire et fiscal. Sa philosophie est de donner Ă la sociĂ©tĂ© des instruments pour se transformer elleâmĂȘme : en sâassociant au sein de collectifs, les agriculteurs transforment leur propre vie, mais Ă©galement celle de leur entreprise et de lâespace rural.
AprĂšs lâarticle L. 1 du code rural et de la pĂȘche maritime, il est insĂ©rĂ© un article L. 1â1 ainsi rĂ©digé :
« Art. L. 1â1. â I. â Lâagriculture de groupe est dĂ©finie par des collectifs, implantĂ©s sur un territoire Ă taille humaine, composĂ©s dâune majoritĂ© dâagriculteurs, lesquels ont pour vocation la mise en commun de façon continue et structurĂ©e de connaissances ainsi que de ressources humaines et matĂ©rielles.
« II. â Ces collectifs sont des personnes morales qui poursuivent un but dâutilitĂ© sociale ou dâintĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral. Ils sâappuient sur une gouvernance dĂ©mocratique, collĂ©giale et contractuelle, fondĂ©e sur un droit Ă©gal de vote pour chacun des cocontractants.
« III. â De façon complĂ©mentaire Ă lâaction des chambres consulaires, ils sont au service de la triple performance Ă©conomique, sociale et environnementale de lâagriculture, notamment par une maĂźtrise des charges de production et par lâoptimisation de lâorganisation du travail. Ils sont des acteurs de lâinnovation et contribuent Ă lâeffort de recherche et de dĂ©veloppement.
« IV. â Partenaires des acteurs publics et privĂ©s des territoires ruraux et pĂ©riurbains, ces collectifs concourent par leur savoirâfaire Ă la rĂ©ussite de la transition agroĂ©cologique, alimentaire et Ă©nergĂ©tique. Lâagriculture de groupe est facteur dâintĂ©gration pour les nouveaux entrepreneurs du monde rural et favorise le renouvellement des gĂ©nĂ©rations dâactifs agricoles. »