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📜Loi crise du covid-19 et commerces : que les "gagnants" reversent aux "perdants"
18 juin 2020 ‱
François Ruffin

ExposĂ© des motifs ‱ ⏱Lecture 6min.

Mesdames, Messieurs,

« J’ai un ami qui travaille dans une sociĂ©tĂ© spĂ©cialiste des rachats de locaux, raconte Thierry Martin, patron de bars et restaurants Ă  Amiens. En ce moment, ils sont contactĂ©s par plein de chaĂźnes, qui leur demandent de surveiller les points Ă  acheter. Jamais ils n’en ont reçu autant d’appels. Comme nous, les indĂ©pendants, on va crever, ils se prĂ©parent Ă  ramasser la mise derriĂšre. Ils sont Ă  l’affĂ»t
 Quelle tĂȘte aura la ville demain ? Il va y avoir un changement de physionomie. »

La crainte, Ă©vidente, partagĂ©e, c’est que la crise du covid‑19 soit un accĂ©lĂ©rateur, un catalyseur, de mouvements dĂ©jĂ  en cours. Le commerce a largement dĂ©mĂ©nagĂ©, dĂ©jĂ , des centres‑villes vers les pĂ©riphĂ©ries. Des bourgs en sont morts, quasiment, ils pĂ©riclitent. Est arrivĂ©e, ensuite, la deuxiĂšme lame, celle du e‑commerce, Amazon, les drives et compagnie : les deux mois de confinement peuvent en marquer le triomphe, l’avĂšnement. Avec, d’un cĂŽtĂ©, des habitudes prises de commandes en ligne. Avec, de l’autre, une hĂ©catombe chez les petits commerçants, temporairement maintenus Ă  flot par les prĂȘts garantis.

« Nous, on a fermĂ© pendant deux mois, constate le directeur des Chaussures Deguerville, Ă  Abbeville, et pendant ce temps, Vente PrivĂ©e se gavait. DĂ©jĂ  que, en temps normal, ils vendent moins cher TTC que ce que nous on achĂšte aux fabricants hors taxe
 Et le jour oĂč on nous livre les nouvelles marchandises, elles sont dĂ©jĂ  en ligne sur leur site. »

Alors, quel commerce veut‑on ?

Cette question dessine nos villes, et en partie nos vies. Elle ne doit pas ĂȘtre laissĂ©e Ă  la fatalitĂ©, Ă  la main invisible du marchĂ©, au seul libre choix des consommateurs
 Le politique peut agir, il le doit, comme rĂ©gulateur, comme lĂ©gislateur. Quand il ne le fait pas, c’est aussi un choix. Quand des hectares de terre agricole, et souvent des meilleures terres, sont cĂ©dĂ©s pour pas chers, voire quand ils sont offerts, pour bĂątir des centres logistiques et des zones commerciales, c’est un choix politique. Quand on construit des ronds‑points pour les desservir, c’est un choix politique. Quand on autorise, Ă  toutes nos entrĂ©es de ville, la laideur des « boĂźtes Ă  chaussures » de la grande distribution, c’est un choix politique. Laisser‑faire, comme jadis Ponce Pilate, c’est aussi un choix politique.

Le minimum que puisse faire le lĂ©gislateur, aujourd’hui, le gouvernement, dans l’urgence, c’est rĂ©tablir une certaine justice. La crise du covid-19 a connu des « perdants », et notamment les petits commerçants. Mais aussi des « gagnants ».

Le groupe de travail « Entreprises » de la Commission des affaires Ă©conomiques de l’AssemblĂ©e nationale s’est appliquĂ©e Ă  identifier ces « gagnants » :

L’industrie pharmaceutique, d’’abord. Le chiffre d’affaires du laboratoire Sanofi a augmentĂ© de 6,9 % sur les trois premiers mois de l’annĂ©e, celui de Novartis de 11 %. Et les dividendes versĂ©s par ces groupes sont Ă  la hausse.

NĂ©anmoins, estimons‑nous, ces profits sont sans lien le commerce, et ne sauraient donc abonder le fonds de solidaritĂ©.

Les assurances, ensuite : les assureurs auraient rĂ©alisĂ© une Ă©conomie de 1,5 milliard d’euros sur l’assurance automobile, ainsi qu’un gain de 350 millions d’euros sur l’assurance habitation. Les compagnies d’assurances ont certes versĂ©, volontairement, 400 millions. Mais ça ne couvre mĂȘme pas les Ă©conomies rĂ©alisĂ©es ! C’est d’autant plus scandaleux que les assureurs auraient dĂ», par exemple, payer pour « la perte d’exploitation » des commerces. Non seulement ils n’ont pas tenu cet engagement, ne se sont pas acquittĂ©s de ces sommes qui se seraient avĂ©rĂ©es formidables, mais ils parviennent, en plus, Ă  tirer bĂ©nĂ©fice de la situation !

« Quand la Macif m’a envoyĂ© un chĂšque de 300 €, j’ai cru qu’ils se foutaient de moi : “Eh, je leur ai dit, il manque deux zĂ©ros au bout !” Et dire que je leur lĂąche 5 000 € par an, que quand la concurrence passe me voir, qu’on me propose moins cher ailleurs, je leur rĂ©ponds : “non, je leur fais confiance, il faut que tout le monde vive ” »

Les assurances devront contribuer, et fortement, pour permettre aux petits commerces de faire face. Comme le rĂ©clame notre collĂšgue LoĂŻc Prud’homme dans la proposition de loi n° 2893, nous pensons qu’il faut que les assurances paient pour leurs assurĂ©s.

Surtout, la grande distribution a augmentĂ© ses ventes : +7,4 %, d’aprĂšs la Banque de France, notamment tirĂ©es par les « drive ». D’aprĂšs l’institut Nielsen, le e‑commerce (avec la livraison ou le drive) reprĂ©sentait dĂ©but avril plus de 10 % du marchĂ© des produits de grande consommation, contre moins de 6 % en 2019. Avec des chiffres qui donnent le tournis : +40 % pour le e‑commerce alimentaire, indiquait un baromĂštre.

Ce dĂ©sĂ©quilibre devrait, d’aprĂšs les observateurs du secteur, se poursuivre au cours de l’annĂ©e 2020, s’inscrire dans la durĂ©e, Ă  cause de « nouvelles habitudes » de consommation.

Avec, Ă©videmment, le gagnant des gagnants, le LĂ©viathan du commerce moderne : Amazon. La firme ne communique pas de chiffre officiel, mais le groupe reprĂ©sente plus de 20 % des parts de marchĂ© du commerce en ligne : sur 100 euros d’achats sur le net en France, plus de 20 sont dĂ©pensĂ©s sur le site amĂ©ricain, directement sur Amazon ou sur sa Marketplace. Amazon qui aurait, selon notre trĂšs centriste collĂšgue Mounir Mahjoubi dĂ©truit 10 400 Ă©quivalent temps‑plein dans les petits commerces.

GrĂące au covid‑19, le chiffre d’affaires mondial d’Amazon a progressĂ© de 26 % au premier trimestre 2020. L’action Amazon France a grimpĂ© de 21 %. Et le PDG, Jeff Bezos, a personnellement empochĂ© 24 milliards de dollars durant l’épisode.

Ces deux derniers secteurs, la grande distribution et le e‑commerce, n’ont pas simplement profitĂ© de la crise du coronavirus. Ils ont Ă©galement bĂ©nĂ©ficiĂ© de la fermeture administrative de leurs concurrents.

Des mesures de solidaritĂ©, prenant aux « gagnants » pour donner aux « perdants », s’imposent donc, dans l’urgence, par souci de justice, et pour que le petit commerce, la restauration, l’hĂŽtellerie, ne connaissent pas des dĂ©faillances en sĂ©rie.

Mais au‑delĂ , et cela dĂ©borde du cadre de cette proposition de loi, il faut s’interroger, et rĂ©pondre : dans « l’aprĂšs », quel commerce veut‑on ? Accepte‑t‑on un grand basculement vers le numĂ©rique ? Si oui, laissons faire. Sinon, des mesures de lĂ©gislation, de taxation, sont nĂ©cessaires, pour maintenir un Ă©quilibre, une diversitĂ©.

L’article 1er vise Ă  instaurer une taxe sur le surplus de chiffre d’affaires rĂ©alisĂ©, pendant la crise sanitaire, par le e‑commerce (drive et livraison si la commande a Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©e en ligne). Dans un esprit de solidaritĂ© Ă©conomique nationale, l’article taxe Ă  hauteur de 50 % le surplus de chiffre d’affaires rĂ©alisĂ© pendant la crise sur la vente de biens en ligne. Sont redevables de cette taxe les grands opĂ©rateurs de plateforme en ligne (notamment Amazon) rĂ©alisant plus de 2 milliards de chiffre d’affaires et les grandes entreprises commercialisant des biens rĂ©alisant plus de 15 milliards de chiffre d’affaires, ce qui permet de viser la grande distribution. Les petits commerces qui auront recouru Ă  la vente en ligne pour compenser la perte de ventes dans leurs magasins ne seront donc pas concernĂ©s par la taxe. 

L’article 2 vise Ă  instaurer une contribution exceptionnelle sur les sociĂ©tĂ©s d’assurances ayant rĂ©alisĂ©es un bĂ©nĂ©fice ou versĂ©es des dividendes durant la pĂ©riode du confinement.

L’article 3 institue un fonds de justice pour le petit commerce, qui sera abondĂ© par la taxe créée Ă  l’article 1er et la contribution exceptionnelle de l’article 2. L’objectif de ce fonds est d’apporter une aide supplĂ©mentaire ciblĂ©e sur les petits commerçants, les artisans, les hĂŽtels et les restaurants, dont beaucoup sont menacĂ©s dans leur survie. Cette aide, financĂ©e par les gagnants de la crise, pourra continuer d’ĂȘtre accordĂ©e une fois le fonds de solidaritĂ© placĂ© en extinction. Pour garantir que ce fonds bĂ©nĂ©ficie bien Ă  ce qui en ont besoin, l’article 3 pose un certain nombre de conditions pour y ĂȘtre Ă©ligibles : avoir un effectif infĂ©rieur ou Ă©gal Ă  dix salariĂ©s et ne pas ĂȘtre contrĂŽlĂ© par une sociĂ©tĂ© commerciale.

Article 1

I. ‑ Il est instituĂ© une taxe Ă  laquelle sont soumises les ventes de biens commandĂ©s par voie Ă©lectronique rĂ©alisĂ©es par les entreprises suivantes :

1° Les opĂ©rateurs de plateforme en ligne dĂ©finis Ă  l’article L. 111‑7 du code de la consommation dont le chiffre d’affaires hors taxe lors du dernier exercice clos rĂ©alisĂ© en France est supĂ©rieur Ă  2 milliards d’euros ;

2° Les entreprises exerçant une activitĂ© de commercialisation de biens dont le chiffre d’affaires hors taxe lors du dernier exercice clos rĂ©alisĂ© en France est supĂ©rieur Ă  15 milliards d’euros.

II. ‑ La taxe est assise sur la fraction du chiffre d’affaires rĂ©alisĂ© sur les produits commandĂ©s par voie Ă©lectronique pendant la pĂ©riode d’état d’urgence sanitaire dĂ©clarĂ©e en application de l’article 4 de la loi n° 2020‑290 du 23 mars 2020 d’urgence pour faire face Ă  l’épidĂ©mie de covid‑19 qui excĂšde le chiffre d’affaires rĂ©alisĂ© sur les produits commandĂ©s par voie Ă©lectronique calculĂ© sur la mĂȘme pĂ©riode au cours de l’annĂ©e prĂ©cĂ©dente.

Le montant de la taxe est calculĂ© en appliquant Ă  l’assiette dĂ©finie Ă  l’alinĂ©a prĂ©cĂ©dent un taux de 50 %.

III. ‑ Le produit de cette taxe est affectĂ© au fonds de justice pour le petit commerce prĂ©vu Ă  l’article 3 de la prĂ©sente loi.

Article 2

I. ‑ Les entreprises d’assurances rĂ©gies par l’article L. 310‑2 du code des assurances, redevables de l’impĂŽt sur les sociĂ©tĂ©s prĂ©vu Ă  l’article 205 du code gĂ©nĂ©ral des impĂŽts, ayant, durant la pĂ©riode d’état d’urgence sanitaire, versĂ© des dividendes ou rĂ©alisĂ© un bĂ©nĂ©fice supĂ©rieur de plus de 20 % aux bĂ©nĂ©fices rĂ©alisĂ©s sur la mĂȘme pĂ©riode de l’exercice 2019, sont assujetties Ă  une contribution exceptionnelle Ă©gale Ă  30 % de l’impĂŽt sur les sociĂ©tĂ©s dĂ» pour l’annĂ©e 2020, dĂ©terminĂ© avant imputation des rĂ©ductions et crĂ©dits d’impĂŽt et des crĂ©ances fiscales de toute nature.

II. ‑ Pour les redevables qui sont placĂ©s sous le rĂ©gime prĂ©vu Ă  l’article 223 A ou Ă  l’article 223 A bis du code gĂ©nĂ©ral des impĂŽts, la contribution exceptionnelle est due par la sociĂ©tĂ© mĂšre. Un dĂ©cret dĂ©termine la liste des entreprises concernĂ©es et prĂ©cise les modalitĂ©s de recouvrement de cette contribution.

III. ‑ Le produit de cette contribution exceptionnelle est affectĂ© au fonds de justice pour le petit commerce prĂ©vu Ă  l’article 3 de la prĂ©sente loi.

Article 3

Il est instituĂ© pour une durĂ©e d’un an un fonds de justice pour le petit commerce, dotĂ© de la personnalitĂ© morale. Ce fonds est financĂ© par le produit de la taxe prĂ©vue Ă  l’article 1er de la prĂ©sente loi. Il a pour objectif le versement d’aides financiĂšres aux personnes physiques et morales de droit privĂ© exerçant une activitĂ© Ă©conomique particuliĂšrement touchĂ©es par les consĂ©quences Ă©conomiques, financiĂšres et sociales de la propagation du covid‑19 et des mesures prises pour en limiter la propagation.

Le fonds mentionnĂ© Ă  l’alinĂ©a prĂ©cĂ©dent bĂ©nĂ©ficie aux personnes physiques et morales de droit privĂ© rĂ©sidentes fiscales françaises exerçant une activitĂ© Ă©conomique, ci‑aprĂšs dĂ©signĂ©es par le mot : « entreprises », remplissant les conditions suivantes :             

1° Elles exercent des activitĂ©s dans le domaine de la commercialisation de bien, l’hĂŽtellerie, la restauration, les dĂ©bits de boisson, les discothĂšques ;

2° Leur effectif est infĂ©rieur ou Ă©gal Ă  dix salariĂ©s. Ce seuil est calculĂ© selon les modalitĂ©s prĂ©vues par le I de l’article L. 130‑1 du code de la sĂ©curitĂ© sociale ;

3° Le montant de leur chiffre d’affaires constatĂ© lors du dernier exercice clos est infĂ©rieur Ă  deux millions d’euros ;

4° Leur bĂ©nĂ©fice imposable augmentĂ© le cas Ă©chĂ©ant des sommes versĂ©es au dirigeant, au titre de l’activitĂ© exercĂ©e, n’excĂšde pas 60 000 € au titre du dernier exercice clos.

5° Lorsqu’elles contrĂŽlent une ou plusieurs sociĂ©tĂ©s commerciales au sens de l’article L. 233‑3 du code de commerce, la somme des salariĂ©s, des chiffres d’affaires et des bĂ©nĂ©fices des entitĂ©s liĂ©es respectent les seuils fixĂ©s aux 2° à 4° du prĂ©sent article ;

6° Elles ne sont pas contrĂŽlĂ©es par une sociĂ©tĂ© commerciale au sens de l’article L. 233‑3 du mĂȘme code.

Un dĂ©cret fixe le champ d’application du dispositif, prĂ©cise les conditions d’éligibilitĂ© et d’attribution des aides, dĂ©finit leur montant ainsi que les conditions de fonctionnement et de gestion du fonds.

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