Mesdames, Messieurs,
Forme contemporaine de lâorganisation politique de nos sociĂ©tĂ©s, la dĂ©mocratie reprĂ©sentative suppose Ă la fois une distance et un lien entre reprĂ©sentĂ©s et reprĂ©sentants. De lĂ naĂźt la tension propre Ă la dĂ©mocratie reprĂ©sentative qui en fait sans doute la faiblesse mais aussi la force. Dans cet Ă©quilibre toujours dĂ©licat Ă trouver et Ă prĂ©server, lâessentiel tient, Ă©videmment, Ă la nature et Ă la qualitĂ© du ou des liens. Lâobjet de la prĂ©sente proposition de loi est, prĂ©cisĂ©ment, de crĂ©er, par lâinstitution et la rĂ©alisation de « conventions citoyennes » une nouvelle structure pour le dĂ©bat public, afin de renouveler le lien dĂ©mocratique.
La dĂ©mocratie participative a tenu une place importante dans le dĂ©bat public. Ce concept nâa eu quâune mise en acte temporaire, sans institutionnalisation dâune pratique rĂ©guliĂšre, et ses modalitĂ©s dâintervention sont demeurĂ©es confuses. Au moins 15 procĂ©dures de dĂ©mocratie dĂ©libĂ©rative ont cependant Ă©tĂ© organisĂ©es par diverses autoritĂ©s depuis 1998 dont les deux derniĂšres ont eu une grande rĂ©percussion en raison de la mobilisation de nombreux citoyens et citoyennes sur des pĂ©riodes longues, Ă lâinitiative du PrĂ©sident de la RĂ©publique. Pourtant le dĂ©roulement des confĂ©rences ou conventions de citoyens (aujourdâhui nommĂ©es conventions citoyennes) a toujours Ă©tĂ© largement improvisĂ© et ses consĂ©quences politiques sont demeurĂ©es confuses. Afin de lui donner une portĂ©e effective, Ă plus long terme, il sâagit par ce texte de dĂ©finir les modalitĂ©s dâun exercice dĂ©mocratique dont les citoyennes et citoyens seraient les acteurs principaux.
Le premier lien de la dĂ©mocratie reprĂ©sentative est la participation Ă©lectorale et la premiĂšre structure du dĂ©bat public, le Parlement. Par lâĂ©lection, les citoyennes et citoyens choisissent leurs reprĂ©sentants et une relation dâĂ©coute, dâĂ©change, dâinformation et de contrĂŽle doit sâĂ©tablir entre eux pour engager des politiques publiques par des propositions et des projets de lois qui seront prĂ©cisĂ©s par le pouvoir rĂ©glementaire. La participation Ă©lectorale est donc essentielle Ă lâautoritĂ© des assemblĂ©es reprĂ©sentatives dans les rĂ©gimes constitutionnels contemporains.
Le deuxiĂšme lien repose sur le monde syndical, clef de voĂ»te de la dĂ©fense collective et individuelle des travailleurs. Les syndicats, Ă travers leurs reprĂ©sentants Ă©lus, mĂšnent le dialogue social et protĂšgent les intĂ©rĂȘts des salariĂ©s. Ce contreâpouvoir puissant est au cĆur des mutations de la sociĂ©tĂ© et joue un rĂŽle dĂ©terminant dans les conquĂȘtes sociales. Aujourdâhui, les syndicats tentent de sâadapter et se transformer pour continuer de façonner lâavenir du travail face aux enjeux contemporains.
Le troisiĂšme lien, qui sâest progressivement affirmĂ©, est la participation associative. Par lâadhĂ©sion Ă une association, quel que soit son objet â éducatif, sportif, culturelâŠÂ â et quelle que soit sa forme, les citoyennes et citoyens crĂ©ent des liens entre eux et pratiquent, en le reproduisant dans leurs activitĂ©s sociales, le modĂšle reprĂ©sentatif. Ces associations tendent ellesâmĂȘmes Ă crĂ©er des liens avec les reprĂ©sentants Ă©lus et, dans certains secteurs, particuliĂšrement en matiĂšre dâenvironnement, pratiquent une politique systĂ©matique de veille des dĂ©cisions de lâĂtat sur le terrain en multipliant les actions en justice. La reprĂ©sentation de la sociĂ©tĂ© civile « associĂ©e » est donc tout aussi essentielle au fonctionnement de la dĂ©mocratie reprĂ©sentative. Le Conseil Ă©conomique, social et environnemental, autoritĂ© pourtant constitutionnelle, ne parvient pas Ă influencer la prise de dĂ©cision. Ses Ă©tudes et avis sont souvent ignorĂ©s par le Parlement et par le Gouvernement, conduisant certains Ă©lus Ă demander sa suppression.
Le quatriĂšme lien, que cette loi propose de reconnaĂźtre, est celui dâune participation citoyenne par la crĂ©ation dâune troisiĂšme structure du dĂ©bat public, Ă travers la reconnaissance dans la Constitution des « conventions citoyennes ». Aujourdâhui, en effet, la qualitĂ© de citoyenne ou citoyen ne peut se rĂ©duire Ă celui dâĂ©lecteur ni mĂȘme Ă celui dâadhĂ©rent Ă une association ; il doit pouvoir sâexercer en dehors des moments Ă©lectoraux et en dehors des formes associatives, Ă condition toutefois que cet exercice soit reconnu, institutionnalisĂ© et organisĂ© car il serait vain â et dangereux â de prĂ©tendre que lâon naĂźt citoyen ou citoyenne. Les conventions citoyennes rĂ©pondent Ă ce souci dâinstituer un nouveau lien dĂ©mocratique.
Des controverses peuvent apparaĂźtre face Ă certaines retombĂ©es ou certains usages des sciences et techniques, en raison notamment dâun dĂ©ficit dâinformations et de transparence. Les citoyennes et citoyens cherchent alors Ă ĂȘtre des parties prenantes de la dĂ©cision publique. Il importe, comme cela a Ă©tĂ© initiĂ© par le Danish Board of Technology dĂšs 1987, dâĂ©tudier les diffĂ©rents aspects dâune innovation pour en mesurer lâusage. Cette institution indĂ©pendante avait Ă©tĂ© créée par le Parlement danois afin dâapporter une aide Ă lâaction des parlementaires, conscients de leur manque dâexpertise sur les problĂšmes scientifiques et technologiques complexes, et de susciter lâavis des citoyennes et citoyens dĂ»ment Ă©clairĂ©s par un processus de formation prĂ©alable. Il sâagit de crĂ©er, en France, une structure visant Ă rĂ©insĂ©rer les citoyennes et citoyens dans le processus de dĂ©cision publique, pour donner un sens plus contemporain Ă la participation. Celleâci est basĂ©e sur la dĂ©libĂ©ration, par ces citoyennes et citoyens tirĂ©s au sort, autour des argumentations contradictoires produites par des personnes informĂ©es mais dâavis variĂ©s.
RĂ©union dâun groupe de citoyennes et citoyens tirĂ©s au sort ayant pour objet de dĂ©libĂ©rer sur un sujet dâintĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral aprĂšs avoir reçu une formation appropriĂ©e, la convention de citoyens soumet au dĂ©bat public et parlementaire ou Ă un rĂ©fĂ©rendum ses recommandations Ă lâinstitution qui a demandĂ© lâorganisation de la convention. Pour remplir cette fonction, une convention citoyenne doit rĂ©pondre Ă certaines conditions de formation, dâorganisation et de fonctionnement. Car toute « rĂ©union de citoyens » dĂ©battant dâun sujet dâintĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral nâest pas, de ce seul fait, une convention citoyenne. Câest pourquoi, cette proposition de loi a pour objet de dĂ©finir le cadre juridique des conventions citoyennes.
Les articles 1 et 2 Ă©tendent lâinitiative des lois aux citoyens et citoyennes Ă travers les conventions citoyennes.
Lâarticle 3 instaure que les propositions de la convention citoyenne prennent la forme dâune proposition de loi. Il dĂ©taille la procĂ©dure dâadoption de ce type de texte. Lors de la navette parlementaire, lâarticle prĂ©cise notamment que la convention citoyenne dispose de deux mois pour rendre son avis sur le texte votĂ© dans la premiĂšre chambre.
Lâarticle 4 donne la facultĂ© au prĂ©sident de lâAssemblĂ©e nationale de soumettre pour avis au Conseil dâĂtat, avant son examen en commission, une proposition de loi dĂ©posĂ©e par les membres dâune convention citoyenne, sauf si ces derniers sây opposent.
Lâarticle 5 instaure que la commission mixte paritaire comporte un nombre de membres de la convention citoyenne identique au nombre cumulĂ© de sĂ©nateurs dĂ©signĂ©s par le SĂ©nat et de dĂ©putĂ©s dĂ©signĂ©s par lâAssemblĂ©e nationale, lorsquâils sont Ă lâinitiative de la proposition de loi.
Lâarticle 6 ajoute un titre dĂ©diĂ© aux conventions citoyennes afin de fixer leurs modalitĂ©s de crĂ©ation et de fonctionnement. Lâinitiative est partagĂ©e entre le Premier ministre, soixante dĂ©putĂ©s ou soixante sĂ©nateurs ou les citoyennes et citoyens par lâexercice du droit de pĂ©tition. Les membres sont tirĂ©s au sort et une Commission de la Participation Citoyenne rattachĂ©e au Parlement est chargĂ©e de leur organisation.
Cette proposition de loi a été travaillée avec Démocratie Ouverte et Sciences Citoyennes.
AprĂšs la premiĂšre occurrence du mot : « ministre », la fin de lâarticle 39 de la Constitution est ainsi rĂ©digĂ©e : « Lâinitiative des lois appartient concurremment au Premier ministre, aux membres du Parlement et aux citoyennes et citoyens. »
AprĂšs lâarticle 39 de la Constitution, il est insĂ©rĂ© un article 39â1 ainsi rĂ©digé :
« Art. 39â1. â Les projets de loi sont dĂ©libĂ©rĂ©s en conseil des ministres aprĂšs avis du Conseil dâĂtat et dĂ©posĂ©s sur le bureau de lâune des deux assemblĂ©es. Les projets de loi de finances et de loi de financement de la sĂ©curitĂ© sociale sont soumis en premier lieu Ă lâAssemblĂ©e nationale. Sans prĂ©judice du premier alinĂ©a de lâarticle 44, les projets de loi ayant pour principal objet lâorganisation des collectivitĂ©s territoriales sont soumis en premier lieu au SĂ©nat.
« La prĂ©sentation des projets de loi dĂ©posĂ©s devant lâAssemblĂ©e nationale ou le SĂ©nat rĂ©pond aux conditions fixĂ©es par une loi organique.
« Les projets de loi ne peuvent ĂȘtre inscrits Ă lâordre du jour si la ConfĂ©rence des prĂ©sidents de la premiĂšre assemblĂ©e saisie constate que les rĂšgles fixĂ©es par la loi organique sont mĂ©connues. En cas de dĂ©saccord entre la ConfĂ©rence des prĂ©sidents et le Gouvernement, le prĂ©sident de lâassemblĂ©e intĂ©ressĂ©e ou le Premier ministre peut saisir le Conseil constitutionnel qui statue dans un dĂ©lai de huit jours. »
AprĂšs lâarticle 39 de la Constitution, il est insĂ©rĂ© un article 39â2 ainsi rĂ©digé :
« Art. 39â2. â Les propositions de la convention citoyenne prennent la forme dâune proposition de loi dĂ©posĂ©e au bureau de lâassemblĂ©e de leur choix.
« Des représentants de la convention citoyenne, désignés par cette derniÚre de maniÚre à respecter la parité entre femmes et hommes, présentent ce texte à la commission saisie par cette assemblée pour examen de la proposition de loi.
« Cette premiÚre assemblée doit se prononcer sur la proposition de loi dans un délai de six mois aprÚs le dépÎt à son bureau.
« Le texte votĂ© en sĂ©ance publique, avant transmission Ă lâautre assemblĂ©e, conformĂ©ment Ă lâarticle 45, est transmis pour avis Ă la convention citoyenne. La convention citoyenne dispose dâun dĂ©lai de deux mois pour se prononcer. Son avis est transmis au prĂ©sident de lâAssemblĂ©e nationale et au prĂ©sident du SĂ©nat et publiĂ© dans le dossier lĂ©gislatif de chaque assemblĂ©e.
« AprĂšs transmission Ă lâautre assemblĂ©e, les reprĂ©sentants de la convention citoyenne, dĂ©signĂ©s par cette derniĂšre prĂ©sentent, dans la commission saisie, leur proposition et leur avis sur le texte adoptĂ© par la premiĂšre assemblĂ©e. Cette deuxiĂšme assemblĂ©e doit Ă©galement se prononcer sur la proposition de loi dans un dĂ©lai de six mois aprĂšs le dĂ©pĂŽt Ă son bureau.
« En cas de dĂ©saccord sur la rĂ©daction du texte de loi, une commission mixte paritaire est convoquĂ©e par les prĂ©sidents des deux assemblĂ©es, conformĂ©ment au dernier alinĂ©a de lâarticle 45. En cas de dĂ©saccord aprĂšs la rĂ©union de la commission mixte paritaire, le texte est soumis au vote de lâAssemblĂ©e nationale »
AprĂšs lâarticle 39â3 de la Constitution, il est insĂ©rĂ© un article 39â3 ainsi rĂ©digé :
« Art. 39â3. â Dans les conditions prĂ©vues par la loi, le prĂ©sident dâune assemblĂ©e peut soumettre pour avis au Conseil dâĂtat, avant son examen en commission, une proposition de loi dĂ©posĂ©e par lâun des membres de cette assemblĂ©e, sauf si ce dernier sây oppose, ou une proposition de loi dĂ©posĂ©e par les membres dâune convention citoyenne, sauf si ces derniers sây opposent. »
AprĂšs le deuxiĂšme alinĂ©a de lâarticle 45 de la Constitution, il est insĂ©rĂ© un alinĂ©a ainsi rĂ©digé :
« Lorsque la proposition de loi est Ă lâinitiative des membres dâune convention citoyenne, la commission mixte paritaire comporte un nombre de membres de la convention citoyenne identique au nombre cumulĂ© de sĂ©nateurs dĂ©signĂ©s par le SĂ©nat et de dĂ©putĂ©s dĂ©signĂ©s par lâAssemblĂ©e nationale. »
AprĂšs lâarticle 71â1 de la Constitution, il est insĂ©rĂ© un titre XI ter ainsi rĂ©digé :
« Titre XI ter
« Des conventions citoyennesÂ
« Art. 71â2. â Le Premier ministre, soixante dĂ©putĂ©s ou soixante sĂ©nateurs ou les citoyennes et citoyens par lâexercice du droit de pĂ©tition, peuvent demander la crĂ©ation dâune convention citoyenne.
« La demande de convention citoyenne doit porter sur une question dâintĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral. Les membres de la convention sont des citoyens tirĂ©s au sort parmi toutes les personnes de nationalitĂ© française ou rĂ©sidant rĂ©guliĂšrement en France. Lâanonymat des membres de la convention citoyenne est garanti jusquâĂ son terme. La loi organique fixe les conditions dans lesquelles est exercĂ© le droit de pĂ©tition.
« Art. 71â3. â Une commission de la participation citoyenne rattachĂ©e au Parlement est chargĂ©e dâorganiser les conventions citoyennes. Le mandat des membres de la commission de la participation citoyenne est de cinq ans. Il nâest pas renouvelable.
« La commission de la participation citoyenne est composée de :
« 1° cinq reprĂ©sentants dĂ©signĂ©s par le prĂ©sident de lâAssemblĂ©e nationale, de cinq reprĂ©sentants dĂ©signĂ©s par le prĂ©sident du SĂ©nat, de dix reprĂ©sentants dĂ©signĂ©s par le prĂ©sident du Conseil Ă©conomique, social et environnemental. Ces dĂ©signations reproduisent la configuration politique des assemblĂ©es et catĂ©gorielle du Conseil ;
« 2° vingt personnes tirées au sort parmi les personnes ayant participé à une précédente convention citoyenne organisée dans le cadre de la procédure décrite par la loi. De maniÚre transitoire, ces vingt personnes sont désignées selon des modalités fixées par la loi organique.
« Le dĂ©port est immĂ©diat et automatique pour un membre de la commission de participation citoyenne en cas de conflit dâintĂ©rĂȘts manifeste. »
« Art. 71â4. â La commission de la participation citoyenne a pour mission dâenregistrer les demandes dâorganisation dâune convention citoyenne, de vĂ©rifier leur recevabilitĂ© au regard de lâarticle 71â2 et dâinstruire la saisine dans le respect des principes gĂ©nĂ©raux Ă©noncĂ©s par la loi organique relative aux conventions citoyennes.
« La commission de la participation citoyenne prĂ©sente chaque annĂ©e au Conseil Ă©conomique, social et environnemental, au PrĂ©sident de la RĂ©publique, au PrĂ©sident de lâAssemblĂ©e nationale et au PrĂ©sident du SĂ©nat, un rapport qui rend compte de son activitĂ© gĂ©nĂ©rale et comprend une annexe regroupant les Ă©valuations des conventions citoyennes organisĂ©es.
« Une loi organique dĂ©termine les modalitĂ©s dâorganisation et de fonctionnement de la commission de la participation citoyenne et des conventions citoyennes. ».