Mesdames, Messieurs,
« Les récifs coralliens sont les forêts de la mer. » ([1])
Donna Haraway
La présente proposition de résolution vise à étudier, comprendre et protéger les forêts animales marines, écosystèmes encore méconnus dont les fonctions écologiques sont pourtant essentielles à la survie de la biodiversité marine, au fonctionnement de l’Océan, et donc à la vie sur Terre.
Des écosystèmes encore inconnus
En 1869, l’explorateur et biologiste britannique Alfred Russel Wallace utilise, dans son ouvrage L’Archipel malais (The Malay Archipelago), l’expression « forêts animales marines » pour la première fois ([2]). Ce concept, qui relève presque de l’oxymore, ne sera consolidé par les données scientifiques qu’en 2017, un siècle et demi plus tard ([3]). Aujourd’hui, les forêts animales marines sont officiellement reconnues par la typologie des écosystèmes de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) ([4]). Il faut dire qu’elles comptent parmi les écosystèmes les plus répandus de la planète ([5]). En effet, comme l’explique le biologiste marin chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) Lorenzo Bramanti « ces forêts, on ne les avait pas trouvées jusqu’ici parce qu’on ne les avait jamais regardées comme telles ! Or plus on les cherche, plus on les trouve. Avec des espèces différentes dans chaque région. » ([6])
Comme leur nom l’indique, les forêts animales marines se distinguent des forêts terrestres par leur composition : elles sont formées d’animaux, et non de végétaux. Les forêts animales marines peuvent être présentes à toutes les profondeurs, mais dans la zone mésophotique (entre 30 et 200 mètres de profondeur) elles se développent de manière particulièrement marquée car, étant formées par des animaux (coraux, gorgones, éponges, corail rouge, coraux noirs etc.), elles ne dépendent pas directement de l’irradiation solaire et font face à une moindre compétition avec les forêts d’algues et de plantes marines ([7]). Cette profondeur explique qu’elles soient encore largement inexplorées : les techniques de plongée en eaux profondes pour étudier les écosystèmes mésophotiques n’ont été développées que très récemment. Auparavant, les scientifiques ne pouvaient pas se rendre à plus de 50 mètres de profondeur ([8]). Bien que différentes des forêts terrestres sur le plan physiologique, une approche fonctionnelle des forêts animales marines révèle qu’elles jouent un rôle similaire à celui de leurs homologues terrestres. Le biologiste marin Lorenzo Bramanti ([9]), chargé de recherche au CNRS qui étudie ces forêts animales marines, notamment dans le cadre du programme scientifique DEEPLIFE (2021‑2030) qui leur est consacré, explique que les animaux qui les composent agissent comme des « espèces ingénieures » : ils modifient leur environnement physico‑chimique, influençant ainsi la répartition et le développement des autres espèces. Ainsi, « l’effet canopée » des forêts terrestres, qui crée des microclimats et atténue localement les effets du changement climatique, existe aussi sous l’eau, adapté à l’environnement marin. Par exemple, sous la canopée des forêts animales marines, le courant est atténué et l’environnement physico‑chimique différent ([10]). Ces deux phénomènes favorisent la présence de nombreuses espèces y compris de nombreux poissons juvéniles.
Des fonctions écologiques cruciales
Les forêts animales marines remplissent des fonctions écologiques cruciales pour la biodiversité, le fonctionnement des océans et, in fine, la vie sur Terre.
D’abord, leur capacité à modifier les courants permet aux espèces juvéniles de poissons, ainsi qu’à celles nécessitant un environnement peu agité, de s’y développer. On sait que « 10 % de la population mondiale dépend au moins partiellement de la pêche et de l’aquaculture pour survivre, et pour trois milliards de personnes, le poisson constitue la principale source de protéines animales » ([11]). Le rôle de pouponnière que jouent ces écosystèmes dans le renouvellement des stocks halieutiques est donc inestimable. Ensuite, alors que le réchauffement et l’acidification des océans s’accélèrent, les récifs coralliens, forêts animales marines de surface, blanchissent et disparaissent. Ils entraînent avec eux de nombreuses espèces. Les rapports scientifiques sont unanimes sur ce sujet. Le 13 octobre 2025, le rapport Global Tipping Points alertait sur le fait que les récifs coralliens tropicaux avaient franchi un point de bascule climatique ([12]). Quelques mois plus tôt, on apprenait que 84 % des récifs coralliens de la planète étaient déjà endommagés ([13]). Or, les forêts animales marines mésophotiques, situées en eaux plus profondes, pourraient offrir un refuge climatique. Serge Planes, directeur de recherche au CNRS et spécialiste de l’écologie des récifs coralliens, souligne que « en profondeur les modifications environnementales liées au réchauffement climatique y sont atténuées » ([14]). Selon lui, « cela laisse penser que les récifs mésophotiques pourraient servir de zones ressources en cas de dégradation des écosystèmes de surface » ([15]). Ainsi, « à l’échelle des océans, les écosystèmes abrités par ces forêts pourraient s’avérer aussi essentiels que la forêt équatoriale à la préservation de la biodiversité » ([16]).
Des écosystèmes menacés
Pourtant, les forêts animales marines subissent de nombreuses menaces d’origine anthropique. On estime que la « déforestation » de ces écosystèmes, provoquée par les filets de pêche au chalut, est cinquante fois plus étendue chaque année que celle des forêts terrestres ([17]). Dans son dernier ouvrage, Du fond des océans, les montagnes sont plus grandes, l’autrice Corinne Morel Darleux s’interroge : « Comment imaginer qu’on rase actuellement des lieux, des êtres qu’on ne connaît même pas, des espaces jamais explorés, des espèces qu’on n’a encore jamais vues ni identifiées ? » ([18]). À cette déforestation s’ajoutent la pollution des océans, leur acidification et leur réchauffement. Ces destructions sont d’autant plus préoccupantes qu’elles affectent des écosystèmes encore largement inexplorés, dont une part significative de la biodiversité reste inconnue. Si les forêts animales marines mésophotiques sont partiellement protégées des variations thermiques extrêmes qui affectent les forêts animales marines de surface, comme les récifs coralliens, elles restent toutefois menacées et touchées par la pollution plastique ou la pêche au chalut. Ces écosystèmes, bien qu’encore largement méconnus, doivent donc être protégés avant d’être détruits. Or, à l’heure actuelle, les écosystèmes plus profonds, comme ceux de la zone mésophotique, ne sont pas suffisamment pris en compte dans les mesures de conservation ([19]). Pour le dire avec les mots du chercheur Lorenzo Bramanti « il existe bien des Aires marines protégées (AMP), mais les protections qui s’y appliquent concernent essentiellement les zones peu profondes et ne prennent pas en compte la question de la profondeur. ». ([20]) Il y a donc urgence à organiser la protection et la conservation des forêts animales marines. Pour Serge Planes « l’espoir reste encore de mise, mais il faudra éviter d’atteindre certains points de non‑retour dont on se rapproche » ([21]).
Or, 99 % des forêts animales mésophotiques se situent dans les Zones économiques exclusives des États ([22]). Ainsi, la France, deuxième puissance maritime mondiale, a une responsabilité historique pour assurer leur conservation. Elle doit réellement protéger ses aires marines protégées, lancer un plan national pour cartographier et explorer ces écosystèmes, et défendre leur protection sur la scène internationale.
L’Assemblée nationale,
Vu l’article 34‑1 de la Constitution,
Vu l’article 136 du Règlement de l’Assemblée nationale,
Vu l’objectif de développement durable n° 14 de l’Agenda 2030 des Nations unies,
Vu la résolution WCC_2025_RES_028 de l’Union internationale pour la conservation de la nature ICN,
Vu l’objectif 2 de la Stratégie nationale mer et littoral 2024‑2030,
Considérant que les forêts animales marines, en tant qu’écosystèmes, remplissent des fonctions écologiques essentielles pour le fonctionnement des mers et des océans ;
Considérant que ces forêts animales marines sont gravement menacées, à court terme par les activités humaines, notamment la pêche benthique, par exemple au chalut, et à long terme par le réchauffement des eaux d’origine anthropique ;
Considérant la responsabilité majeure de la France, deuxième puissance maritime mondiale, dans la protection des mers et des océans ;
– Affirme la nécessité de protéger les forêts animales marines dans toutes les eaux du monde, notamment en considérant systématiquement les aires marines protégées comme des outils en trois dimensions, qui prennent en compte la profondeur, notamment mésophotique (30‑200 mètres) et demande au Gouvernement de renforcer la protection des forêts animales marines identifiées dans les eaux sous juridiction française, notamment par leur intégration prioritaire dans les aires marines protégées existantes ou à créer, la mise en œuvre de mesures de protection forte ;
– Encourage le Gouvernement à lancer un programme, en lien avec l’ Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer, l’ Initiative Française pour les Récifs Coralliens et le Centre national de la recherche scientifique et d’autres initiatives d’exploration et de recherche, une exploration, une cartographie et un suivi exhaustifs des forêts animales marines présentes dans les eaux françaises, avec une priorité donnée à celles qui se trouvent au sein d’aires marines protégées, et à allouer les moyens humains, techniques et financiers nécessaires à la recherche scientifique afin de mieux comprendre leur fonctionnement, leur rôle écologique et les menaces qui pèsent sur elles ;
– Invite le Gouvernement à élaborer une stratégie nationale dédiée aux forêts animales marines, visant leur identification, leur protection effective, le renforcement des connaissances scientifiques et la réduction des pressions anthropiques ;
– Exige du Gouvernement qu’il agisse pour faire reconnaître les forêts animales marines comme un « bien commun de l’humanité » par l’Organisation des Nations unies et pour qu’elles soient protégées par le droit international.
[1] Haraway, D. (2016). Staying with the Trouble Making Kin in the Chthulucene (Duke University Press). p. 72
[2] Orejas, C., Carreiro‑Silva, M., Mohn, C., Reimer, J., Samaai, T., Allcock, A. L., & Rossi, S. (2022). Marine Animal Forests of the World : Definition and Characteristics. Research Ideas And Outcomes
[3] Rossi, S., Bramanti, L., Gori, A., Orejas, C. (2017). Animal Forests of the World : An Overview. In : Rossi, S., Bramanti, L., Gori, A., Orejas , C. (eds) Marine Animal Forests. Springer, Cham.
[4] J.S. Stark, E.J. Gregr, S. Rossi, S.N. Porter, A.H. Altieri, D.A. Keith (2020). Photo‑limited marine animal forests section’. In : D.A. Keith, J.R. Ferrer‑Paris, E. Nicholson and R.T. Kingsford (eds.) (2020). The IUCN Global Ecosystem Typology 2.0 : Descriptive profiles for biomes and ecosystem functional groups. Gland, Switzerland : IUCN
[5] Rossi, S., Bramanti, L., Horta, P., Allcock, L., Carreiro‑Silva, M., Coppari, M., Denis, V., Hadjioannou, L., Isla, E., Jimenez, C., Johnson, M., Mohn, C., Orejas, C., Ramšak, A., Reimer, J., Rinkevich, B., Rizzo, L., Salomidi, M., Samaai, T.,. . . Zorrilla‑Pujana, J. (2022). Protecting global marine animal forests. Science, 376(6596), 929.
[6] Balade en « forêts animales marines » , à la découverte de leur pouvoir climatique. (2023, 4 décembre). We Demain.
[7] Ibid
[8] Hauteville, J. (2023, 9 mai). Coraux : « En plus grande profondeur, les modifications environnementales sont atténuées » . Le Monde.fr.
[9] ACTISCE Patronage Laïque Jules Vallès. (2025, 10 septembre). Les forêts animales marines, marketing scientifique ou véritable écologie | Lorenzo Bramanti [Vidéo].
[10] Lasker, H.R., Bramanti, L., Edmunds, P.J. et al (2025). Caribbean octocoral communities : finding the forest for the trees?Coral Reefs.
[11] Muséum national d’Histoire naturelle. (2025, juillet 8). Les dégâts de la surpêche sont‑ils réversibles ?
[12] AFP, L. P. A. (2025, 13 octobre). « Un point de basculement climatique » : l’étude alarmante sur l’état des récifs coralliens. leparisien.fr.
[13] AFP. (2025, avril). Blanchissement des coraux : 84 % des récifs perdent de leurs couleurs, un phénomène qui s’accélère. Ouest France.
[14] Hauteville, J. (2023, 9 mai). Coraux : « En plus grande profondeur, les modifications environnementales sont atténuées » . Le Monde.fr.
[15] Ibid
[16] Under The Pole. (2023, 15 mai). Des expéditions sous‑marines au service de la science. https ://underthepole.org/missions/programme‑scientifique‑deeplife/
[17] Morel Darleux, C. (2025). Du grand fond des océans, les montagnes sont plus grandes. Libertalia
[18] Morizot, B., & Nouvian, C. (2025, 20 mars). Les forêts animales marines, cet écosystème crucial pour la vie sur Terre. Libération
[19] Jacquemont, J., Loiseau, C., Tornabene, L. et al. 3D ocean assessments reveal that fisheries reach deep but marine protection remains shallow.Nat Commun 15, 4027 (2024).
[20] Massin, C. (2024, 16 septembre). Under The Pole : une exploration inédite des forêts animales marines. La Relève et la Peste
[21] Hauteville, J. (2023, 9 mai). Coraux : « En plus grande profondeur, les modifications environnementales sont atténuées » . Le Monde.fr.
[22] Jacquemont, J., Loiseau, C., Tornabene, L., & Claudet, J. (2024). 3D ocean assessments reveal that fisheries reach deep but marine protection remains shallow. Nature Communications, 15(1), 4027.