Que les choses soient claires, madame la ministre : si le mot « moyen » est maintenu dans votre amendement, nous ne le voterons pas. Nous considérons que le pronostic vital ne peut être apprécié qu’à court terme. Nous légiférons sur des questions très graves. Si nous restons dans l’ambiguïté et dans le flou – une collègue de la majorité a employé ce terme –, nous laisserons une responsabilité considérable aux médecins qui accompagneront les agonisants dans leurs instants ultimes. Le court terme correspond aux dernières heures ou aux derniers jours, mais cela ne va pas au-delà. À ce sujet, madame la ministre, je vous invite à faire preuve de la plus grande prudence, comme de la plus grande écoute à notre égard.
Nos grands ancêtres, ceux qui ont créé la sécurité sociale, s’en retourneraient dans leurs tombes : ils l’ont instaurée pour permettre l’accès aux soins. Je préfère que l’argent que l’on envisage d’allouer à la mort administrée…
On semble tenir pour acquis, implicitement, que le suicide assisté et l’euthanasie seront financés par la sécurité sociale. Nous n’en avons pas délibéré à ce stade, puisque cela figure dans l’article 19 du projet de loi, mais on est train de l’admettre.
D’autre part, une tradition plus laïque, de gauche, était aussi fondée sur la solidarité. Ces deux traditions d’origine très différente admettaient implicitement que le degré de civilisation d’un pays se mesure à la place réservée aux plus vulnérables. Je m’inscris dans l’une de ces traditions ; je crois que d’autres peuvent également se retrouver autour du principe de l’attention aux plus vulnérables. Or, avec ce projet de loi, nous nous en éloignons terriblement. La logique de ce texte est que chacun doit s’assumer, que cela ne regarde pas les autres, qu’au mieux la société doit encadrer l’euthanasie et le suicide assisté, mais en aucun cas protéger les plus fragiles.
Je profite de l’amendement pour poser de nouveau quelques questions de principe. Dans notre société, deux philosophies se sont traditionnellement affrontées, tout en se retrouvant sur l’essentiel, sur des principes communs : l’attention aux plus faibles et l’interdit de tuer. D’une part, la tradition chrétienne, fondée sur le principe de la personne humaine, être social par excellence, et sur le respect de la vulnérabilité.
Vous allez me dire le contraire ! Permettez-moi de m’exprimer, madame la ministre, au lieu de changer d’avis. Je suis saisi en particulier par Emmanuelle, la sœur de Myriam, porteuse d’une trisomie 21. Il ne suffit pas d’applaudir un grand film qui est actuellement sur les écrans et qui démontre que l’on peut associer le talent et le handicap… Nous devons aussi défendre ces catégories de personnes – c’est ce que je m’efforce de faire.
Mes collègues ont bien exprimé la situation quant à ce fameux article 6, qui ouvre trop largement le droit d’achever quelqu’un – c’est bien ce dont il s’agit. J’insisterai sur un groupe particulier, par lequel je suis saisi – et je ne suis pas le seul : les familles de personnes porteuses d’une trisomie 21, qui ne sont pas exclues des dispositions de l’article, ce qui signifie qu’elles pourront, en règle générale, faire l’objet d’un suicide assisté ou d’une euthanasie. Et je suis saisi…
Chacun l’aura compris : le mot « possibilité » a seulement été introduit pour rassurer le quidam et, ce qui est peut-être plus grave encore, les auteurs et les défenseurs de cet article. Une digue vient de sauter, mais c’est depuis longtemps que nous nous opposons à ce projet, lequel est d’ailleurs ancien. Jacques Attali a notamment signé dès 1981 un texte favorable à l’euthanasie, dans lequel il écrit que « L’euthanasie sera un instrument essentiel de nos sociétés futures dans tous les cas de figure. […] La logique socialiste, c’est la liberté et la liberté fondamentale, c’est le suicide ; en conséquence, le droit au suicide direct ou indirect a donc une valeur absolue dans ce type de sociétés. » Depuis longtemps, nous combattions une telle dérive : elle était programmée et certains militaient pour depuis bien longtemps. Preuve en est faite, je vous renvoie d’ailleurs à l’ouvrage que je citai à l’instant, .
Voilà la réalité, voilà ce que nous combattons et voilà ce qui est inadmissible ! Madame la ministre, votre avis dément la recherche d’une position équilibrée dont vous vous prévalez.
Permettez-moi d’insister sur les conséquences du dernier vote : le mot « droit » apparaît désormais dans le texte, alors qu’il n’avait pas été initialement retenu par le Gouvernement. En soutenant son introduction, celui-ci va au-delà de ses intentions initiales.
L’article place sur le même plan les soins palliatifs et le suicide assisté et l’euthanasie, ce qui pose un problème. Il faut établir une hiérarchie et accorder la priorité aux soins : les soins palliatifs, trop négligés depuis ces dernières années, doivent redevenir la nôtre.