Les spoliations, vols, ventes forcées de biens culturels pendant la période nazie, de 1933 à 1945, sont pour les musées une préoccupation croissante. Leurs collections abritent parfois – sans que ces institutions en aient connaissance – des œuvres volées, vendues sous la contrainte en Allemagne, en Autriche et dans toute l’Europe pendant cette période. La politique de spoliation mise en œuvre par l’Allemagne nazie et par les régimes complices a visé principalement les populations juives dans l’ensemble de ces pays ; elle est intrinsèquement liée à la volonté de l’Allemagne nazie d’éradiquer les Juifs d’Europe et de faire disparaître ou de s’accaparer leurs biens. La politique de spoliation est ainsi intimement liée au projet génocidaire nazi.
Depuis le milieu des années 1990, la question de la présence de biens spoliés au sein des collections publiques ou privées est peu à peu devenue centrale ; la recherche de provenance s’est développée et la nécessité de restituer aux ayants droit des propriétaires spoliés les œuvres dont le vol ou la vente forcée sont avérés s’est imposée. En 1998, 44 États dont la France ont adopté les « Principes de Washington », marquant leur engagement et leur volonté de conduire des recherches, de faciliter les restitutions et de trouver des solutions « justes et équitables » pour les familles concernées.
Plus largement, dans le prolongement du discours de Jacques Chirac de 1995 sur la responsabilité de la France dans la déportation des Juifs de France et à la suite de la mission d’étude sur la spoliation des Juifs de France, dite mission Mattéoli (1997‑2000), la France a mis en place une véritable politique publique de réparation des spoliations antisémites. Avec la création de la Commission pour l’indemnisation des victimes de spoliations (CIVS), placée auprès du Premier ministre et chargée de lui recommander des mesures de réparation – indemnisation ou restitution – de tous types d’actes de spoliations antisémites – parmi lesquels les spoliations de biens culturels sont une minorité –, la France dispose d’un outil efficace et reconnu.
Le ministère de la culture et les musées nationaux, rejoints par certains musées relevant de collectivités territoriales, ont commencé il y a plus de vingt ans à répondre aux demandes des ayants droit des familles spoliées et ont mené des recherches importantes sur les œuvres conservées dans les institutions publiques. Ces recherches, qui se poursuivent aujourd’hui, ont permis la restitution de 125 œuvres « Musées nationaux récupération » ou équivalent depuis 1994 : ces biens, reliquat des œuvres retrouvées en Allemagne et ramenées en France après la Seconde Guerre mondiale, ne relèvent pas des collections publiques et peuvent être restituées par l’administration.
Au‑delà de ces œuvres, les recherches se portent désormais également sur les collections publiques ; elles peuvent abriter des œuvres entrées légalement dans le domaine public, mais qui, par la suite, se révèlent avoir été spoliées avant leur acquisition par une personne publique. À leur initiative ou à la suite de la réclamation d’une famille, nombre de musées se penchent aujourd’hui sur le parcours entre 1933 et 1945 des œuvres entrées dans les collections depuis 1933, année qui marque le début des spoliations nazies.
Le Gouvernement s’est engagé à poursuivre cet important de travail de recherche, qui est dû aux victimes et à leurs familles. Le Premier ministre a ainsi, en 2018, appelé la CIVS et le ministère de la culture à accentuer leurs efforts pour identifier les œuvres spoliées et les restituer à leurs propriétaires légitimes.
C’est dans ce cadre, et soucieux d’avancer dans la voie de la réparation, que le Gouvernement souhaite permettre par le présent projet de loi la sortie des collections publiques de quatorze œuvres.
Ces œuvres ont pour deux d’entre elles fait l’objet de spoliation par les nazis avant d’entrer bien plus tard dans les collections publiques. Pour les douze autres, elles ont été achetées par l’État pendant l’Occupation dans une vente qui n’était pas spoliatrice mais qui fut néanmoins placée sous administration provisoire par les autorités de Vichy, lui conférant un statut particulier : le représentant des musées nationaux présent à la vente avait rencontré l’administrateur provisoire et avait donc connaissance des mesures mises en œuvre à l’encontre des vendeurs. Le produit de la vente, dont celui des douze œuvres achetées par l’État, a été immobilisé pendant deux ans en raison des mesures de persécutions antisémites et les bénéficiaires légitimes de la vente ne l’ont pas perçu avant la Libération.
À la différence des œuvres inscrites sur les inventaires « Musées nationaux récupération », qui n’appartiennent pas aux collections nationales et qui sont, par conséquent, restituables si elles ont été spoliées, les œuvres intégrées aux collections publiques par un acte volontaire d’acquisition, à titre onéreux ou gratuit, relèvent du domaine public mobilier protégé par les principes de rang législatif d’imprescriptibilité et d’inaliénabilité. La sortie des collections publiques de ce type de biens sur l’initiative de l’État doit nécessairement être autorisée par la loi.
La sortie des collections publiques envisagée, qui est circonscrite à ces quatorze œuvres, a pour seul but la restitution des œuvres aux ayants droit de leurs propriétaires légitimes. Ceux‑ci ont été identifiés par la Commission pour l’indemnisation des victimes de spoliations, dans les dossiers pour lesquels elle est compétente, c’est‑à‑dire lorsque la spoliation a eu lieu en France pendant l’Occupation, ou par le ministère de la culture en lien avec les avocats qui, le cas échéant, représentent les ayants droit.
La sortie des collections publiques sera suivie d’un transfert de propriété à titre gratuit de l’État ou de la collectivité territoriale concernée vers les ayants droit identifiés.
L’article 1er prévoit de faire sortir des collections nationales le tableau de Gustav Klimt intitulé « Rosiers sous les arbres », conservé par le musée d’Orsay. Cette œuvre, achetée par l’État en 1980, a en effet fait l’objet d’une spoliation dans le cadre des persécutions antisémites perpétrées par les nazis en Autriche après l’ « Anschluss » : la propriétaire de ce tableau, Eleonore (Nora) Stiasny, a été contrainte de le vendre en août 1938 à Vienne, pour un prix dérisoire, pour tenter de faire face aux divers taxes et impôts indus imposés à la population juive.
La spoliation de Nora Stiasny a été reconnue par l’État autrichien à plusieurs reprises, en 2001 et en 2017. Les autorités autrichiennes se sont interrogées sur l’identité du tableau de Klimt que Nora Stiasny a été forcée de vendre sous le titre, alors, de « Pommier » dès lors que plusieurs tableaux de Klimt étaient susceptibles de correspondre au « Pommier » de 1938. Les autorités autrichiennes tout comme les chercheurs spécialistes du ministère de la Culture et du musée d’Orsay s’accordent aujourd’hui pour affirmer que le tableau du musée d’Orsay est le tableau vendu sous la contrainte en 1938.
Ces recherches récentes conduisent à restituer aux ayants droit d’Eleonore (Nora) Stiasny le tableau spolié appartenant aux collections nationales, conformément à l’annonce faite par la ministre de la Culture le 15 mars 2021.
L’article 2 prévoit de faire sortir des collections nationales douze œuvres (onze dessins de Jean‑Louis Forain, Constantin Guys, Henry Monnier et Camille Roqueplan, et une cire de Pierre‑Jules Mène) issues de la collection d’Armand Dorville vendues lors d’une vente publique en juin 1942, organisée par la succession du collectionneur, mais placée sous administration provisoire par le Commissariat général aux questions juives. L’État, présent à la vente par l’intermédiaire du chef du département des peintures du Louvre, représentant la direction des musées nationaux, a acheté ces douze œuvres en ayant connaissance du caractère particulier des circonstances de la vente.
La Commission pour l’indemnisation des victimes de spoliations, dans sa recommandation du 17 mai 2021, a considéré que même si la vente elle‑même, décidée par la succession d’Armand Dorville, n’était pas spoliatrice, les héritiers avaient bien subi des persécutions antisémites ; le fait que les douze œuvres aient été achetées par l’État dans de telles circonstances, en connaissance du fait qu’un administrateur provisoire avait été nommé par le Commissariat général aux questions juives, implique, sur le fondement de l’équité, qu’elles soient remises aux ayants droit.
Sur la base de cette recommandation, le Premier ministre a décidé la restitution des douze œuvres, ainsi que l’a annoncé la ministre de la culture le 28 mai 2021.
L’article 3 prévoit de faire sortir des collections de la ville de Sannois un tableau de Maurice Utrillo intitulé « Carrefour à Sannois », conservé par le musée Utrillo‑Valadon de Sannois. Cette œuvre, achetée par la ville en 2004, s’est révélée avoir été volée par le service allemand de pillage des œuvres d’art au collectionneur et marchand Georges Bernheim, à Paris, en 1940, et jamais restituée depuis lors.
La Commission pour l’indemnisation des victimes de spoliations, dans sa recommandation du 16 février 2018, a reconnu la spoliation et recommandé la restitution du tableau à l’ayant droit de Georges Bernheim, en plein accord avec la ville de Sannois qui a délibéré en ce sens le 31 mai 2018.
Le Premier ministre,
Sur le rapport de la ministre de la culture,
Vu l’article 39 de la Constitution,
Décrète :
Le présent projet de loi relatif à la restitution ou la remise de certains biens culturels aux ayants droit de leurs propriétaires victimes de persécutions antisémites, délibéré en conseil des ministres après avis du Conseil d’État, sera présenté à l’Assemblée nationale par la ministre de la culture, qui sera chargée d’en exposer les motifs et d’en soutenir la discussion.
Fait à Paris, le 3 novembre 2021.
Signé : Jean CASTEX
Par le Premier ministre :
La ministre de la culture
Signé : Roselyne BACHELOT