💬 • Gérald Darmanin, Garde des sceaux, ministre de la justice • 2026 juil. 21
Il y a appel !
👍1
👎0
💬Répondre
🔗Partager
💬 • Gérald Darmanin, Garde des sceaux, ministre de la justice • 2026 juil. 21
Je connais votre engagement en faveur de la protection des enfants et plus particulièrement de la lutte contre l’inceste, puisque vous avez été rapporteur de la commission d’enquête sur l’inceste. Nous nous sommes vus à plusieurs reprises dans le cadre des travaux de cette commission et au ministère de la justice. Il est dommage que vous polémiquiez sur ce sujet. Nous aurions pu, au contraire, débattre sur la base des chiffres substantiels qui concernent la France hexagonale et l’outre-mer. Contrairement à ce que vous avez dit, aucun critère n’a été utilisé pour recenser les plaintes. Ont été ciblées toutes les plaintes concernant des personnes mineures au moment des faits. Aucun autre critère n’a été appliqué et aucune victime d’inceste n’a été mise de côté – je veux vous rassurer sur ce point. Rappelons que 70 % des viols sur des enfants sont perpétrés dans un cadre familial. Tous les parquets généraux de France, y compris à Pointe-à-Pitre, à Fort-de-France et à Cayenne, ont été mobilisés. J’ai d’ailleurs reçu individuellement les procureurs généraux de ces trois cours d’appel lundi dernier. Dans toutes les cours d’appel de France, près de 95 % des dossiers ont été examinés. Il n’est pas vrai de dire que ce serait 12 % à Cayenne et 100 % dans le territoire hexagonal ! Le chiffre est le même absolument partout. Pour améliorer la lutte contre l’inceste, je ne suis pas opposé à la création d’une commission de révision sur l’inceste, mais je m’étonne que votre groupe se soit opposé à la création d’une ordonnance de sûreté de l’enfant. J’espère que vous soutiendrez le projet de loi sur la protection des enfants qui va être voté cet après-midi et qui concerne directement le juge des affaires familiales et le juge des enfants. Malheureusement, par la voie d’un amendement de Mme Capdevielle, plusieurs députés de votre groupe se sont opposés à une disposition les concernant. Je m’étonne également que le groupe socialiste ait voté contre la perpétuité pour les viols sériels sur mineurs.
Il est tout de même très bizarre que vous soyez soudainement devenue une juriste pointilleuse alors que nous sommes réunis pour répondre à une question très politique : voulons-nous, ou non, l’imprescriptibilité ? Je suis très heureux que nous en passions par un scrutin public. Votre propos, monsieur Bonnet, et les échanges auxquels j’ai assisté m’inspirent confiance. Je donnerai un avis favorable à votre amendement. Sur le fond, ma préférence va à l’amendement no 7 de M. Huyghe car, pour des raisons constitutionnelles, il faut viser les crimes sexuels – nous en avons d’ailleurs parlé. Mais il convient que je fasse un geste. Après notre débat, le Sénat se saisira du texte, puis, le cas échéant, la commission mixte paritaire, de telle sorte que tous les parlementaires seront impliqués dans ce travail. Il serait dommage, madame la rapporteure, de ne pas être au rendez-vous de l’histoire. Aujourd’hui, l’Assemblée nationale votera-t-elle l’imprescriptibilité des crimes sur mineurs ? Il faut répondre à cette question. Notre système est bicaméral et le Sénat continuera le travail, tout comme l’éventuelle commission mixte paritaire mais en tout état de cause, pour une fois, je pense qu’il y a dans cet hémicycle une majorité pour voter cette disposition. Disons-le franchement : il y a eu beaucoup de travaux, beaucoup de commissions, beaucoup d’auditions. M. Huyghe a déposé son amendement il y a dix ans déjà – il n’est pas là aujourd’hui mais je salue son travail, par l’intermédiaire de Mme Spillebout. Voilà quarante-cinq ans que des parlementaires posent la question dans cet hémicycle, quarante-cinq ans qu’on rejette cette disposition. Très paradoxalement – ou pas –, c’est sous ce gouvernement – peut-être avec M. le député écologiste Bonnet – qu’une majorité de députés adoptera l’imprescriptibilité des crimes commis sur des mineurs. Mon avis sur l’amendement no 362 est favorable.
Je vais vous le dire. Il faut trancher clairement et pour la première fois, un garde des sceaux répond : « Oui. » Vos échanges m’ont inspiré. J’entends ce que dit M. Bonnet, qui y travaille avec d’autres ici – je l’ai reçu, tout comme Mmes Goulet et Martin. Voilà plus de cinq ans que j’affirme dans les deux hémicycles, dans toutes les fonctions que j’ai exercées, que je suis pour l’imprescriptibilité – c’était une position très minoritaire, y compris dans les groupes politiques ou au sein des gouvernements auxquels j’ai appartenu. Je regrette qu’un projet ou une proposition de loi ne soit pas consacré à ce sujet. Mais légiférer par amendement, madame la rapporteure, ce n’est pas faire du mauvais travail. À chaque fois que je présente un texte, lorsque nous examinons un amendement du groupe LFI-NFP, ses membres me demandent de laisser le travail parlementaire se faire, et c’est une bonne chose ! C’est l’amendement de M. Wallon qui a instauré, voici plus d’un siècle et demi, la République elle-même !
« Quand les blés sont sous la grêle/Fou qui fait le délicat ». Madame la rapporteure, le moment est important : sommes-nous pour ou contre l’imprescriptibilité des crimes commis sur les mineurs ?
D’un point de vue personnel, je serais favorable à l’imprescriptibilité des crimes quels qu’ils soient. Mais, puisque nous faisons la loi de la République et qu’il s’agit d’une loi ordinaire et non d’une loi organique ou constitutionnelle, j’appelle l’attention du Parlement sur le fait qu’englober délits et crimes, et pour ces derniers, tous les crimes commis sur des mineurs, soulève sans doute une question de constitutionnalité. J’ajoute que même si aucune saisine du Conseil constitutionnel n’intervient après le vote de ce projet de loi, la question pourrait être soulevée dans quelques années à l’occasion d’une question prioritaire de constitutionnalité (QPC), par une personne poursuivie qui chercherait à démontrer l’inconstitutionnalité de cette disposition. Cela serait particulièrement dramatique pour l’œuvre de justice. Si ce texte peut donner lieu à un consensus, ou à tout le moins à une non-opposition, même s’il n’est pas parfait – j’ai pris note des interrogations qu’il soulève sur les différents bancs –, il nous faut être attentifs à ne pas reporter la décision du Conseil constitutionnel à un moment où, rendue à l’occasion d’une affaire particulièrement dramatique, elle invaliderait des dizaines, voire des centaines ou des milliers de procédures. En conclusion, le gouvernement s’en remettra à la sagesse de l’Assemblée sur l’intégralité des amendements. L’avis personnel du ministre de la justice – je me suis exprimé par deux fois dans cet hémicycle et par trois fois devant la commission – est que nous puissions rédiger ensemble l’imprescriptibilité des crimes sexuels qui concernent les mineurs.
Nous arrivons à un moment important. Après l’adoption hier soir de l’article créant une ordonnance de sûreté de l’enfant, puis, à l’instant – et je remercie la représentation nationale pour son vote –, celle de l’article 10, relatif aux actes d’enquête concernant les atteintes aux enfants, nous abordons la question de l’imprescriptibilité. Les amendements déposés vont sans doute susciter des débats passionnés, y compris au sein même des groupes politiques. Actuellement, notre droit réserve l’imprescriptibilité aux crimes contre l’humanité. Depuis très longtemps, un important courant juridique chez les avocats, les magistrats et les professeurs de droit soutient que l’imprescriptibilité ne peut pas être appliquée à d’autres cas, pour des raisons diverses, conceptuelles ou techniques. Il est ainsi avancé que les preuves ne peuvent être conservées et que lever la prescription reviendrait à faire aux victimes une fausse promesse de condamnation puisque, souvent, de nombreux éléments de preuve manqueront pour la prononcer. Pour la première fois, la position du gouvernement et, singulièrement, du garde des sceaux est d’être favorable à l’imprescriptibilité des crimes sexuels qui concernent les mineurs. J’ai bien conscience d’être minoritaire, y compris auprès des magistrats et des services qui me conseillent, mais c’est une conviction politique, nourrie autant de la constatation des drames que constituent les violences sexuelles faites aux enfants et des psychotraumatismes que de ma vie d’élu local, de citoyen et d’homme, qui m’a fait connaître des personnes ayant témoigné des dizaines d’années après les faits, parfois à des âges avancés, voire à l’article de la mort, de violences sexuelles, souvent au sein de la famille. Par ailleurs, les preuves des années 1960 et 1970 ne sont plus les preuves d’aujourd’hui. La numérisation, les avancées de la médecine, de la psychologie et de l’ensemble des sciences mises au service des enquêteurs et des magistrats permettent de conserver un certain nombre de preuves. Derrière la question de l’imprescriptibilité, il y a des détails sur lesquels je voudrais m’attarder quelques instants. D’abord, il n’est pas tout à fait certain que l’imprescriptibilité soit constitutionnelle. Je me dois de le dire devant chacune et chacun d’entre vous, puisque nous faisons la loi, et je l’ai fait devant la commission. Si une majorité suivait l’avis du gouvernement et votait les amendements de parlementaires, quel que soit leur groupe politique, pour instituer cette imprescriptibilité, il n’est pas acquis que le Conseil constitutionnel valide cette possibilité. Nous devons faire attention à ne pas faire une promesse politique qui ne serait pas suivie d’effets et qui provoquerait un débat peu opportun sur l’État de droit avec notre juge constitutionnel. C’est pourquoi, même si le gouvernement s’en remet à la sagesse de l’Assemblée sur l’ensemble des amendements – puisqu’il y a eu un arbitrage en ce sens de M. le premier ministre –, personnellement, je pense qu’il faudrait que l’Assemblée restreigne l’imprescriptibilité aux seuls crimes de nature sexuelle commis sur des mineurs, à l’exception des autres crimes. Cela peut être difficile à admettre, mais il est par exemple extrêmement rare que le meurtre d’un enfant ne soit pas constaté. Cela n’arrive pour ainsi dire jamais : il y a toujours un corps, une disparition, un témoignage, une révélation qui permet de lancer l’action publique. L’imprescriptibilité est alors difficilement justifiable pour le juge constitutionnel, d’autant que – vous le savez – la prescription est glissante au fur et à mesure de la réalisation des actes d’enquête, notamment dans les. La situation est différente lorsqu’il n’y a pas de constat d’infraction, notamment d’infraction criminelle – par parenthèse, certains amendements prévoient l’imprescriptibilité pour des délits : même si les délits qui touchent les enfants sont inacceptables, prenons garde à la constitutionnalité du texte qui sera adopté. Si l’on ne vise que les crimes sexuels, notamment l’inceste, qui représente l’immense majorité des viols d’enfants, alors on pourra admettre qu’en raison du psychotraumatisme, la libération de la parole, parfois trente ou quarante ans après les faits, puisse justifier l’ouverture de l’action publique. Défendre l’imprescriptibilité des crimes sexuels, et non celle des autres crimes – ce qui peut sembler étonnant –, ce n’est pas porter un jugement sur la gravité des infractions. Il ne s’agit pas de dire que le meurtre d’un enfant est moins grave que le viol d’un enfant mais de tenir compte du fait qu’il est impossible d’engager l’action publique lorsque l’on n’a pas de preuve.
Je comprends le sens de votre amendement, mais je crois que vous vous trompez de magistrat. C’est le procureur de la République qui reçoit les signalements, non le magistrat du siège. Je vous propose donc de retirer l’amendement pour le retravailler, le cas échéant, à la faveur de la navette.