Thomas Portes Après sept ans de macronisme, l'école publique est au bord de l'effondrement en Seine-Saint-Denis.
À trois ans, nos enfants entrent en maternelle. Ils apprennent à parler, à tisser leurs premiers liens hors du cercle familial, à découvrir les lettres et les formes. À l'école Jean-Baptiste-Du-Hamel de Neuilly-sur-Marne, dans ma circonscription, ils font tout cela… dans les odeurs d'excréments. Depuis un an, une invasion de souris ronge leur quotidien ; draps, vêtements, livres, même leurs travaux, tout est grignoté. Les diverses interventions, trop espacées, n'ont toujours pas réglé la situation. Comment accepter que nos enfants grandissent ainsi ?
Quelques années plus tard, ces mêmes enfants entreront en CP, pour y apprendre à lire, écrire et compter. Ce sont des apprentissages clés, d'autant plus que l'alphabétisation est l'un des facteurs à la lumière duquel l'ONU évalue un territoire et son taux de développement. Pourtant, à l'école Marcel-Cachin de Bobigny, dix-huit élèves de CP ont été privés d'enseignant pendant trente jours. À Noisy-le-Grand, à Neuilly-Plaisance, à Gournay-sur-Marne, les classes explosent, atteignant jusqu'à quarante-cinq élèves. Les enseignants sont à bout de souffle ; le personnel éducatif, épuisé ; les parents d'élèves, démunis.
Puis vient le collège, âge des premières responsabilités et des premières prises de risque. Là encore, en Seine-Saint-Denis, il faut choisir entre le strict nécessaire : le papier blanc ou le papier toilette. Dans les collèges Georges-Braque et Albert-Camus de Neuilly-sur-Marne, la pénurie de papier était telle que les parents d'élèves ont dû organiser des collectes solidaires pour pallier les manques de l'éducation nationale. Comment accepter une telle situation ?
Et que dire de nos lycées ? En septembre dernier, 23 000 jeunes de Seine-Saint-Denis ont été privés de rentrée, faute d'affectation. Lorsqu'ils et elles ont la chance d'y arriver, ces jeunes sont encore, dans leur grande majorité, entourés d'enseignants contractuels inexpérimentés, qui, parce qu'ils ne sont pas encore bien préparés, sont déjà en difficulté.
Dès lors, à 18 ans, où en est un lycéen de Seine-Saint-Denis ? Il a perdu en moyenne un an de scolarité par rapport à un camarade parisien. La probabilité qu'il ait étudié dans des salles infestées de nuisibles est de 30 % ; celle qu'il ait suivi ses cours dans un bâtiment sous-chauffé, de 50 %. Il a rarement connu les sorties culturelles, laissées au libre financement des parents, alors que le département est le plus pauvre de France hexagonale. Pendant qu'un jeune Parisien calcule ses chances d'intégrer une grande école, lui a une chance sur trois de basculer dans la précarité.
À l'heure des coupes drastiques dans les budgets de nos services publics sinistrés, que reste-t-il en Seine-Saint-Denis du principe républicain d'égalité ? Depuis des mois, la communauté éducative donne l'alerte. Les enseignants ont engagé la plus grande grève que le département ait connue depuis les années 1990, un mouvement massif soutenu par les parents d'élèves et les élus. Ils exigent un plan d'urgence, 5 000 enseignants supplémentaires et 3 000 postes dédiés à la vie scolaire.
Alors que l'État investit en moyenne 8 800 euros par an et par élève, ce montant n'est que de 6 200 euros en Seine-Saint-Denis, département pourtant le plus jeune et le plus pauvre de l'Hexagone. Après le passage rue de Grenelle de deux ministres méprisants et silencieux, le gouvernement va-t-il enfin répondre aux revendications légitimes de la communauté éducative ?
Les élèves de Seine-Saint-Denis méritent mieux que d'être considérés comme des enfants de seconde zone. Les enseignants de Seine-Saint-Denis méritent mieux que d'être abandonnés par les politiques publiques. Les parents d'élèves de Seine-Saint-Denis méritent mieux que le silence et le bricolage permanent. Le gouvernement va-t-il enfin prendre la mesure de la situation et mettre en place le plan d'urgence réclamé par la communauté éducative et les parents d'élèves de ce département ?