Sébastien Lecornu, premier ministre . Au sujet du Groenland, le ministre de l'Europe et des affaires étrangères s'est déjà exprimé, tout comme le président de la République. Pour répondre à votre question, je dirai que si certaines choses ne sont pas nouvelles, des ruptures se dessinent sous nos yeux.
Ce qui n'est pas nouveau, c'est évidemment la place du Groenland dans la géopolitique mondiale, depuis le début de la guerre froide : des forces américaines y ont été positionnées et un radar d'alerte avancée y a été installé, pour apprécier la dissuasion d'un autre pays, celui-là plus à l'Est.
En outre, par sa position sur le globe terrestre, le Groenland se trouve dans la trajectoire de missiles intercontinentaux. En fait, toutes les puissances dotées ont toujours porté une attention soutenue à cette région, dont le caractère sensible est bien connu.
Avant même que naissent les dernières tensions et que le président Trump entre en fonction, Alice Rufo, dans ses fonctions précédentes, et moi-même, alors ministre des armées, avions dessiné une stratégie arctique. Au-delà de la situation du Groenland, c'est la liberté de circulation dans les régions polaires qui est décisive, tant sur le plan énergétique que sur celui des nouvelles routes maritimes. On le voit bien : ces zones ne manqueront pas de revenir au cœur des tensions géopolitiques.
Depuis la guerre froide, durant laquelle certaines tentatives étaient régulées et le droit international parvenait à normer les relations entre blocs, y compris dans l'espace, une rupture s'est produite. L'intérêt de la puissance russe pour le Groenland est avéré, comme celui, plus économique, de la puissance chinoise. Il est clair que les intentions de l'administration Trump sont sérieuses. Elles doivent être considérées comme telles et nous ne devons pas sous-estimer la parole du président américain.
Dans cette situation, la diplomatie française se positionne dans une pleine solidarité avec le Danemark et les autorités légitimes du Groenland. Je rappelle à ceux qui pourraient être fascinés par la force et les épreuves de force que défendre la souveraineté des autres pays, c'est contribuer à la protection de notre propre souveraineté. Le Groenland est un PTOM - un pays et territoire d'outre-mer, dans le jargon européen - et la France aussi a les siens. Nous ne voulons pour rien au monde voir la souveraineté d'autres pays remise en cause, car nous n'accepterions pas que celle de la France sur ses propres territoires le soit.
Cela étant, pour répondre à la deuxième partie de votre propos, nous devons nous poser les bonnes questions quant à notre autonomie stratégique. Heureusement, les grands anciens ont pourvu au nécessaire. C'est notre héritage gaulliste – il faudrait d'ailleurs dire gaullo-mitterrandien.