Jean-Victor CastorSi je prends la parole aujourd'hui, c'est pour clamer avec force ce que chacun en Guyane sait depuis des années : notre pays traverse une crise économique et sociale qui n'a plus rien d'une difficulté passagère. C'est une crise structurelle, profonde, qui engendre chaque jour davantage de précarité et de colère et un sentiment d'abandon.
Si les chiffres le prouvent, ce sont surtout les réalités locales qui en témoignent. En Guyane, plus d'un habitant sur deux vit sous le seuil de pauvreté et 38 % de la population guyanaise est en situation de privation sévère – contre 7 % en métropole. Les familles survivent avec presque rien, alors que le coût de la vie est objectivement plus élevé en Guyane qu'en métropole. Selon les données de 2022, les prix à la consommation y sont en moyenne 14 % plus élevés ; quant aux produits alimentaires, 39 % plus chers, ils atteignent des prix inacceptables.
Le chômage massif des jeunes est incontestable. Des milliers de jeunes guyanais, diplômés ou non, n'ont aucune perspective d'emploi durable dans un pays où l'inflation structurelle aggrave encore la précarité. Certaines fragilités s'accentuent : plus d'un tiers des jeunes âgés de 15 à 29 ans ne sont ni en situation d'emploi, ni en études, ni en formation – un niveau trois fois supérieur à celui de la métropole.
Le nombre d'entreprises en difficulté financière a augmenté de 120 % et le nombre de mises en redressement et en liquidation n'a jamais été aussi élevé. Les entreprises du BTP sont confrontées aux retards interminables des marchés publics : toutes témoignent du même épuisement et du même sentiment d'être freinées par un système qui n'est pas conçu pour les réalités guyanaises. Nombre d'entre elles ne font que survivre, entre surcoûts logistiques, délais de paiement trop longs, difficultés d'accéder aux prêts bancaires et aux dispositifs nationaux comme de rembourser des PGE – prêts garantis par l'État –, harcèlements administratifs des services déconcentrés et absence de perspective. Pour le préfet de Guyane, ces fermetures d'entreprises ont un effet domino dramatique.
Monsieur le ministre, ce tableau n'est pas celui d'une région périphérique que l'on accompagne gentiment mais celui d'un pays qui, par manque de réponses adaptées à ses réalités, voit son faible tissu économique s'asphyxier et les activités illicites se substituer aux activités légales. Malgré nos multiples interpellations, l'État ne répond qu'avec des dispositifs génériques, des financements trop complexes, inaccessibles, étalés dans le temps, ou par des annonces non suivies d'effets.
Face à cette situation, j'attends trois réponses de votre part. D'abord, quand établirez-vous une cellule de crise réunissant les partenaires institutionnels des entreprises – État, collectivités territoriales, caisses sociales, banques, assurances – afin de prendre en urgence des mesures fortes et immédiates pour enrayer l'effondrement du tissu économique, particulièrement des entreprises locales ? C'est, monsieur le ministre, une urgence absolue. Quand romprez-vous avec les doctrines et les logiques mortifères d'économie de comptoir dont la Guyane souffre depuis des années, en engageant un véritable plan de réindustrialisation et la mise à disposition des entreprises de foncier aménagé ? Enfin, quand déciderez-vous de doter la Guyane d'un statut dérogatoire au droit commun, plus adapté à ses réalités, en donnant la priorité aux entreprises locales et en les protégeant et en sortant de l'absurdité du principe de l'identité législative ?
Monsieur le ministre, les Guyanais n'attendent pas des discours mais un sursaut, une rupture, un engagement fort et immédiat. Il est temps que l'État joue pleinement son rôle et mette fin à des années d'insuffisance et d'échecs – qui seraient jugés intolérables dans n'importe quelle région de la métropole.