Arnaud Saint-MartinUn mégacentre de données pourrait bientôt s'installer à Fouju, petit village tranquille de 650 habitants situé en Seine-et-Marne, à 12 kilomètres au nord de Melun, juste à côté de la mégaprison projetée à Crisenoy et à proximité directe des lieux de vie.
Le gouvernement entend ainsi rattraper un prétendu retard par rapport aux États-Unis. Ce projet, incarné par la société Campus IA, est l'occasion de verser dans les superlatifs dont raffole la start-up nation France. La puissance énergétique annoncée, entre 1,4 et 1,6 gigawatts, est équivalente à celle de l'EPR de Flamanville. Le projet, qui n'a de campus que le nom, est financé à hauteur de 50 milliards d'euros par un fonds d'investissement souverain d'Abou Dabi. Présenté comme le plus ambitieux d'Europe, il fut la tête de gondole du sommet de l'IA annoncé avec fracas et paillettes par le président Macron en février 2025.
Campus IA est emblématique du macronisme numérique : sous couvert de souveraineté technologique, ce projet approfondit au contraire la dépendance envers ces acteurs dont le fonds de commerce est de vassaliser les usages du numérique à travers le globe. L'investissement est massivement d'origine étrangère. Les technologies les plus critiques sont fournies par Nvidia, leader mondial à la valorisation stratosphérique de 5 000 milliards de dollars. Les Gafam sont en embuscade pour tirer profit de la future infrastructure. Le pilotage par BPIFrance et l'intégration de la start-up Mistral, française sur le papier mais qui ne l'est plus sur le plan de la structure capitalistique, n'a d'autre fin que de faire passer la pilule pseudo-souveraine.
En outre, la rationalité du projet n'est que spéculative. Elle parie sur des besoins artificiels – ceux qui naissent des applications d'IA générative – et valorise, au fond, l'hypercroissance d'un capitalisme numérique dont la soutenabilité est mise en question. Je pourrais citer sur ce point le dernier rapport du Shift Project.
Bien qu'une concertation publique par le biais de la Commission nationale du débat public ait été mise en place à Fouju à l'initiative de Campus IA pour enrôler la population dans le projet – notamment les élus locaux, à qui l'on promet des recettes fiscales et des retombées économiques considérables –, et peut-être aussi épuiser les sceptiques et les critiques, dont je suis, de nombreuses questions restent en suspens. Elles portent par exemple sur la souveraineté numérique. En effet, ce centre pourrait accueillir aussi bien les Gafam, qui loueraient leurs services clé en main à diverses clientèles domestiquées, que des données sensibles du ministère des armées. Comment, dès lors, garantir le contrôle des données qui seront stockées ? Comment assurer l'indépendance de la France, en particulier vis-à-vis des États-Unis, dont les mauvaises pratiques d'ingérence et de surveillance à distance sont documentées ? Que dire également de la stratégie expansionniste des Émirats arabes unis ? Ils approfondissent une autre dépendance politico-économique et versent toujours plus dans le gonflement d'une bulle de l'IA qui pourrait bien finir par exploser. Que dire encore de l'exploitation de travailleurs prolétarisés qui n'exercent pas en France, mais en Asie du Sud ou bien, comme l'a établi il y a peu une enquête du Monde, à Madagascar ?
Au-delà des conclusions récemment publiées de la concertation publique, nous sommes en droit d'attendre des études d'impact sérieuses, transparentes et indépendantes. Nous attendons surtout que le gouvernement formule une position claire sur ce projet. C'est le sens de mon interpellation, qui a également valeur d'alerte : alors que l'exécutif veut accélérer la réalisation du projet de Campus IA et celle d'autres infrastructures – à distribuer sur le territoire national en usant de procédures dites simplifiées –, la question de l'utilité de cette intensification du numérique est mise sous le tapis. La rhétorique du retard et de l'inéluctabilité habille une stratégie de vente à la découpe du territoire, pour attirer notamment les investisseurs étrangers.
Un autre numérique est pourtant possible, qu'il convient de déployer par la planification des capacités et en fonction des besoins reconnus. Ce numérique sobre et démocratisé doit permettre aux utilisateurs de conserver la main sur leurs données – notamment sur leurs données publiques. C'est le contraire de ce que, naviguant à vue, le gouvernement encourage.
J'aimerais donc, monsieur le ministre, vous entendre sur ce sujet : stop ou encore ? Que pensez-vous des infrastructures gigantesques de ce type ?