Andy KerbratMme la ministre de la santé a reçu le deuxième rapport commandé en quatre ans sur le chemsex. Ce dernier signe l'aveu d'échec de la politique française en matière d'addictions. Ce que l'on appelle chemsex concerne 100 000 à 200 000 personnes en France. Parmi elles, 40 % rapportent une consommation problématique, et 36 % déclarent avoir subi des violences sexuelles. Au-delà du sensationnalisme de BFM et des rubriques people, cette pratique est à l'image des maux qui traversent notre société – l'homophobie qui provoque un mal-être existentiel, les traumas divers suscitant une quête d'échappatoire ; elle peut aussi traduire une volonté de puissance, de se sentir vivant. Puis, bien souvent, presque toujours, on perd le contrôle, on sombre dans la honte, on s'isole.
Les communautés n'ont pas attendu l'action publique de vos gouvernements pour se serrer les coudes et prolonger la longue histoire de la santé communautaire – quand l'État, déjà, avait abandonné les siens, les personnes homosexuelles, face au VIH. Aussi vitale soit-elle, l'action de terrain en faveur de la réduction des risques et des dommages liés au chemsex est non seulement stigmatisée, mais surtout désarmée et délaissée par l'État. Malgré l'unanimité des experts et le ton très libéral du candidat Macron sur les drogues en 2017, le gouvernement n'entreprend aucune évolution du cadre légal. Pire, lors de la dernière niche parlementaire du groupe Horizons & indépendants, il a laissé libre cours à une stigmatisation mensongère de la réduction des risques, pourtant consacrée par le code de la santé publique que Mme la ministre de la santé est censée défendre.
Les acteurs associatifs, les familles, les proches de victimes donnent l'alerte. À Paris, en moins de dix jours, Nicolas, 45 ans, Aidan, 20 ans, Colly, 25 ans, Alain, 54 ans, sont morts d'overdose. Nous assistons à une hécatombe silencieuse. Malgré une nette hausse de la pratique du chemsex, les données officielles demeurent gravement lacunaires. La variabilité des nouvelles drogues de synthèse – cathinones, GBL, GHB – et l'absence d'analyses toxicologiques systématiques selon un protocole unique conduisent à une sous-estimation sévère du phénomène.
Faute de données, de nombreux drames sont classifiés par défaut comme des arrêts cardiaques ou des suicides, sans que l'influence déterminante de l'altération psychique liée aux produits ne soit intégrée dans l'analyse. Cette fragmentation de l'information entre les services de secours, de police et de santé empêche toute politique de prévention efficace. Une fois encore, l'approche exclusivement pénale de cet enjeu de société confine une partie de nos compatriotes dans des spirales d'exclusion, de marginalisation et d'infection. La courte vue électoraliste du gouvernement nuit à la compréhension sanitaire du phénomène. La crainte des poursuites judiciaires constitue un frein majeur à l'appel des secours lors d'overdoses, générant des pertes de chances fatales pour les usagers.
Une lecture globale en termes de santé publique doit désormais l'emporter sur la seule recherche de responsabilité individuelle. Suivrez-vous les recommandations du professeur Amine Benyamina, l'addictologue français auteur des deux précédents rapports sur le chemsex ? Généraliserez-vous le déploiement de référents chemsex au sein des centres de santé sexuelle et renforcerez-vous la coopération entre les services d'addictologie, de psychiatrie et de santé sexuelle ? Selon quel calendrier comptez-vous pérenniser et généraliser les dispositifs de réduction des risques, notamment les haltes soins addiction, dont l'efficacité est constatée sur le terrain, à Strasbourg comme à Paris ? Cesserez-vous enfin de modifier à la marge le cahier des charges justifiant la poursuite des expérimentations, alors qu'il faudrait massifier ces structures qui préviennent, sauvent et accompagnent les personnes dans des parcours de sortie de l'addiction ? Enfin, comptez-vous moderniser les dispositifs statistiques pour inclure l'identification systématique des nouvelles molécules lors des décès suspects et sortir ainsi de l'invisibilité les victimes de ces substances ?