Franck Riester,
Ministère de la culture •
21 janv. 2020Conformément à l'article L. 510-1 du code du patrimoine, le patrimoine archéologique s'étend à tous les vestiges, biens et autres traces de l'existence de l'humanité, y compris le contexte dans lequel ils s'inscrivent, sans limite chronologique ni thématique. L'intérêt pour les vestiges des conflits armés contemporains ne cesse de se développer ; en témoignent de nombreux évènements tenus récemment sur ce sujet et tous révélateurs de l'attention accrue de la communauté scientifique sur ce patrimoine : conférence sur l'« Archéologie de la Grande Guerre » (Saint-Gratien, 13 septembre 2018), colloque international « De Verdun à Caen. L'archéologie des conflits contemporains » (Mémorial de Caen, 27 et 28 mars 2019), conférence « Archéologie de la Grande Guerre en France » (Bruxelles, 24 avril 2019, organisé par le centre de recherches en archéologie et patrimoine - CReA-Patrimoine avec la direction régionale des affaires culturelles Grand Est). Ce patrimoine est également pris en compte par le conseil national de la recherche archéologique, dans le cadre de l'élaboration de sa nouvelle programmation nationale de la recherche archéologique. L'article R. 523-5 du code du patrimoine permet de prendre en considération la protection de ce patrimoine. Il autorise en effet l'instruction par le préfet de région au titre de l'archéologie préventive (service régional de l'archéologie) d'un certain nombre de travaux, notamment forestiers et agricoles, susceptibles d'impacter les sols et les sous-sols. Les seuils définis correspondent à la réalité des travaux les plus impactant pour le patrimoine archéologique. Toutefois et lorsque la présomption de la présence de vestiges en sous-sol le justifie, les seuils de 10 000 m2 et de 0,50 mètre peuvent être réduits dans toute ou partie des zones de présomption de prescriptions archéologiques. Ce dispositif est bien connu de l'office national des forêts (ONF) qui partage le constat de l'importance de ce patrimoine au sein des massifs qu'il a en gestion. En effet, des rapprochements féconds entre archéologues et agents forestiers se sont opérés dès le début des années 90 : des formations interdisciplinaires ont été mises en place à partir de 1992 ; simultanément, un réseau d'archéologues a été déployé au sein de l'ONF. La création de la mission archéologie de l'ONF d'Ile-de-France, à la suite des fortes tempêtes de 1999, a concrétisé le développement en son sein d'antennes dédiées à la prise en compte des ressources archéologiques dans la gestion forestière. Une collaboration étroite et durable s'est établie alors entre l'ONF et le ministère de la culture, plus particulièrement au niveau de ses services déconcentrés de l'État. Cette collaboration s'exprime notamment à travers la définition de protocoles de travaux et de gestion forestiers. Ils sont adaptés, et même contribuent à la préservation des ressources archéologiques, le non entretien des forêts pouvant être fortement préjudiciable (chutes d'arbres…). Ces protocoles sont mis en œuvre par les agents de l'ONF et, le cas échéant, par leurs prestataires qu'ils ont préalablement sensibilisés. Ils sont élaborés localement, et au cas par cas, pour tenir compte de la nature et de l'étendue des vestiges, du type de massif forestier et des travaux requis pour son entretien et son exploitation. Le travail mené sur la forêt domaniale de Floranges (Morbihan) en 2002 constitue une expérimentation qui s'est depuis étendue à d'autres régions. Par exemple, le plan de gestion de la forêt domaniale de Verdun (Meuse) se distingue par son degré de précision, puisqu'il identifie quatre zones, selon la nature, l'importance et l'état de conservation des vestiges, sur lesquelles appliquer des règles et démarches de concertation spécifiques : les monuments historiques, le site classé « Partie centrale du champ de bataille de Verdun », les villages détruits, et le réseau de tranchées. Ces protocoles, intégrés aux plans de gestion forestière, trouvent une traduction (mise en conformité) dans les documents d'orientation et de gestion de la forêt, plus particulièrement les « directives régionales d'aménagement » pour les forêts domaniales et les « schémas régionaux d'aménagement » pour les autres forêts relevant du régime forestier. Réciproquement, les archéologues cherchent à anticiper les impacts potentiels sur les ressources archéologiques en développant la prospection, au mieux systématique comme au sein de la forêt de Lyons (Eure) ou de la forêt de Rougeau (Seine-et-Marne), dans l'objectif d'améliorer l'état des connaissances. Dans la mesure du possible, les archéologues privilégient des modes non invasifs d'intervention, de la prospection pédestre jusqu'au recours à des technologies comme le LIDAR (altimétrie laser aéroportée). Cette technique de télédétection permet d'identifier les microreliefs de surface et s'avère très efficace (rapidité d'enregistrement des données) sur de grandes échelles comme les couverts forestiers. Pour exemple, le Massif de Haye (Meurthe-et-Moselle) fut le premier massif de cette importance à bénéficier, dans l'hiver 2006-2007, d'une couverture LIDAR à l'initiative de trois partenaires : le service régional de l'archéologie, l'ONF et l'Institut national de la recherche agronomique de Nancy. Les connaissances ainsi produites, principalement dans le cadre d'opérations d'archéologie programmée, servent tout autant la préservation du patrimoine culturel que la gestion durable et raisonnée des forêts, jusqu'à d'autres secteurs comme l'agriculture. Il apparaît que si les ressources archéologiques au sein des forêts sont naturellement épargnées de certaines dégradations, les opérations archéologiques et les travaux forestiers restent eux-mêmes soumis à des règles de protection des ressources naturelles et des lieux patrimoniaux qui garantissent leur préservation sur le long terme.